|  Raoul Maltais |
Portrait de mon père Par Louise Maltais |
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| Aux yeux si doux, au regard si bon. Ton rire, bon enfant, bon vivant ! |
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| Laissez-moi vous parler de cet homme, mon père. Cet homme de parole, homme de passion. Sans titres, ni diplômes. Mon père, mon idole. |
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| En 1954, j'avais deux ans, papa, trente-sept. Il construisait la maison familiale, dont il avait dessiné les plans, avec maman et des amis dévoués. Dans la foulée, il fondait le Club de bridge de Kénogami, assisté en cela par Bruce Wahl et Bryan Rapson, amis de longue route. Il a présidé le Club pendant plus de trente-cinq ans, s'est retiré à la fin des années quatre-vingts. |
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| Au début des années soixante, il fondait la Ligue de bridge du Saguenay qu'il a présidée pendant seize ans. Un peu touffues ces dates, mais il faisait tout en même temps. Pas facile le découpage… |
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| Je sais de source sûre que de 1963 à 1988, papa était directeur de tournois régionaux. Une autre marche dans l'échelle de la direction. Ces tournois se tenaient au printemps et à l'automne, six tournois annuels, à travers toutes les régions du Québec. |
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| Parallèlement, toujours dans les années soixante, cet homme de bridge, il faut le dire, a créé une variante du mouvement Stayman. Cette variante porte son nom, Convention Maltais ou Stayman after OverCall. |
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| Cet homme, qui n'a jamais vécu dans le paraître, a toujours suivi les règles sans pour autant renoncer à ses rêves. Cet homme, par-dessus tout exemple, s'est toujours donné les moyens de ses rêves. Créateur et réalisateur. Mon faiseur de miracles. |
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| Aujourd'hui, je sais d'où lui vient cette force tranquille, cette sécurité au fond de lui qui nous fait souvent cruellement défaut. Je le soupçonne d'avoir compris très vite que sa force résidait en son intelligence, en ses capacités, sa volonté. Libre-penseur, il se fait modèle plutôt que copie. Il a compris. |
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| Une partie de mon enfance, je l'ai vu partir le matin avec sa boîte à lunch que maman avait garnie. Il voyageait avec des collègues de travail, la voiture était pleine. Nous n'avons pas inventé le covoiturage. |
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| Ses heures de dîner servaient à travailler sur ses projets, ses rêves. Je n'ai pas connu mon père sans projets, sans rêves. Nous avons tous copié le modèle. La Convention Maltais a dû prendre naissance à l'Alcan, ce dont elle doit être fière. Papa faisait son travail, n'allez pas croire. Je vous entends penser. Il n'a jamais volé qui ou quoi que ce soit. Sinon, il ne pourrait être mon père. |
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| Quand je l'ai vu pour la première fois, il avait trente-cinq ans. Je l'ai trouvé beau et fort. Jeune père de famille de trois enfants avec une équipière de première dont je reparlerai, ma mère. Il avait déjà ce regard un peu délavé, comme une petite larme tantôt rieuse, tantôt triste posée sur son œil brun. Ce regard qui m'a toujours émue. Un regard tantôt complice, parfois distrait mais qui ne juge jamais. |
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| Quand je te revois papa, fraîchement retraité, c'est un homme plein de ressources et d'idées que je revois. Je me rappelle encore d'un veston de cuir que tu as acheté avant ton départ pour la Floride. À quatre-vingts ans, tu as l'air d'un jeune homme ! |
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| Papa qui peint. Il s'est mis à la peinture, suit des cours. Ce coup de crayon impressionniste, ce coup de crayon d'une vie ancienne |
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| Quand je te revois papa, une mèche retombant sur ton front, trop concentré sur ton travail pour la mater. Tellement concentré sur ton art, sur ta tâche, toujours entier, comme tout ce que tu fais. En silence, j'étais jalouse de ton talent mais mon admiration fut toujours la plus forte. |
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| Papa avait décidé d'acheter une roulotte pour que nous puissions voyager tous ensemble, avoir de vraies vacances, sans s'endetter. Nous étions six en tout. Il restait quatre enfants, les deux grands étaient partis. |
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| Fin stratège, je l'ai vu tourner autour de ma mère, la main sur son épaule, au comptoir de cuisine. Et là, il prononce les mots : ma femme. Quand mon père dit ma femme, c'est qu'il passe à l'attaque. Sinon, il aurait dit « Simone ». Il mijote un gros dossier et consulte beaucoup les annonces classées! |
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| Simone ne s'emballe pas trop vite. Il doit aller plus loin. Mais avant même de dire ma femme, son dossier était déjà prêt. Aujourd'hui, on appelle ça une étude de marché. Je peux vous dire qu'il en a fait des études de marché. Avec ma mère, il affrontait à lui seul le Marché mondial. |
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| Ce que je retiens de ce modèle, c'est la négociation, le pouvoir des idées et la faisabilité, toujours sans s'endetter. |
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| Et ces petites gens, comme les grands s'amusent à les appeler, ont fait tout cela, sans diplômes, sans talents reconnus, sans titres ni influence. Tout en s'occupant des enfants, évidemment. Je dis « ils » parce qu'à deux, tout devenait possible. C'est mon père et c'est aussi ma mère. Ils se croient petits alors qu'ils sont si grands. |
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| Je veux assurer par ces lignes, pas tant la pérennité du bridge, que la pérennité d'une passion nourrie par la conviction, une passion animée d'honnêteté, une passion guidée par la générosité et non le gain, la pérennité d'un modèle de liberté de penser, de croire, un modèle d'harmonie entre l'être et le paraître. |
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|  Simone Maltais |
Portrait de ma mère Par Louise Maltais |
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| Quand je pense à ma mère, je pense à une femme debout, en mouvement. Une femme qui apprend toujours, qui adore la lecture, la grande musique et les chœurs, qui aime Nana. Une femme vaillante (le mot est faible) et une mère qui peut tout faire. |
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| Tu nous as vêtus, tous ces vêtements que tu as cousus. Tu nous as nourris, tous ces gâteaux que tu as cuits. Tu nous as réchauffés, toutes ces couvertures que tu as tissées. |
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| Tu crois tous les autres plus grands que toi. Toujours, tu doutes de toi. Mais ne crains pas de croire en nous car c'est alors en toi que tu auras foi. |
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| Crois-tu vraiment que tu n'as pas de talent alors que tu en as énormément? |
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| Quand je revois maman, elle est au comptoir de cuisine à préparer le repas, le fil autour du cou, l'aiguille piquée sur son chemisier, une épingle entre les dents, accomplissant les derniers gestes du repas. |
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| Puis je la revois assise à sa machine à coudre, tard le soir, terminant une couture avant d'entreprendre le tricot, pour se reposer. Je la revois aussi examiner son travail, découvrant l'inégalité d'une couture, jugeant de l'effet. Ma robe serait prête pour le lendemain. Et j'entends papa lui dire achèves-tu ma femme ? Il est dix heures du soir. |
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| Quand je pense à toi maman, je pense aux odeurs et à la chaleur de la maison quand on revenait de l'école. Tu étais toujours là. |
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| Je te revois de mille façons. C'est comme un film qui déroule dans ma tête. Tu écoutes Place aux femmes tout en cuisinant et en cousant. Je crois que maman n'a jamais pu faire une seule chose à la fois. En regardant Femmes d'aujourd'hui, elle coud ou tricote. Elle sait planifier son travail, incapable de perdre une minute, sauf pour rire ou pour écouter une amie. |
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| Je revois maman ramassant le moindre bout de tissu, le moindre bout de laine, pour en faire des mitaines, des courtepointes. Maman ne jette rien, pas même un croûton de pain. Cette femme n'arrête jamais. Le samedi soir, elle prépare la farce du poulet du lendemain, grâce aux croûtons de pain. |
| Quand je pense à maman, je vois aussi une femme qui aime rire, qui aime jouer au bridge avec ses femmes plutôt qu'avec mon père. Il est trop sévère. Mais pour la faire rire, il n'a pas son pareil. L'époxy de leur couple. Pour cette équipe, le bridge et les amis furent le ciment d'une union qui dure depuis soixante-huit ans. |
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| À l'intérieur de son statut de mère, se dresse un portrait de travailleuse autonome. Elle gère son temps, s'aménage des pauses, met ses tâches à profit pour apprendre. Elle cuisine en écoutant Place aux femmes, le lavage est déjà fait. Elle coud à la main en regardant Femmes d'aujourd'hui, après avoir planifié son souper, sorti la tarte à décongeler, l'esprit en paix pour écouter. |
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| Mine de rien, maman se fait belle pour papa. C'est aussi ça maman. Une femme qui n'a jamais oublié d'aimer son compagnon de vie, son équipier de première. Un gros tournoi en fin de semaine. Beaucoup d'amis à voir et de nouvelles connaissances à faire. Papa dirige, maman s'occupe des relations publiques. En cela, elle nous a transmis son génie et sa générosité aussi. |
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| Les mardis de maman. Tous les mardis, elle dirigeait son petit club de bridge, son club de femmes. Elles étaient seize en tout, à la maison. Elle leur a appris, leur a transmis sa passion. Maman adore jouer au bridge et aime enseigner. Seize femmes qui se retrouvaient. Maman préparait les bouchées et le café, parfois un petit gin… Elles jouaient, partageaient leurs problèmes. Elles étaient réunies et le sont encore, d'ailleurs et d'ici. |
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| Pour une femme sans talent, je trouve qu'elle a du génie. Le tout est de l'en convaincre. |
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| Maman a quatre-vingt-dix ans aujourd'hui. Toujours avec mon père, sa compagne plus fidèle que fidèle, dévouée, elle joue encore au bridge avec ses femmes. Elle lit beaucoup, toujours curieuse d'apprendre, sans la mémoire qui flanche. Elle est toujours et encore cette femme en mouvement que j'ai connue, une femme debout. Une femme d'idées quoi qu'elle en pense. |
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| Et quand je pense à mes parents, je vois un homme et une femme, un couple uni mais avant tout deux personnalités distinctes, chacun respectant et admirant l'autre. Ils s'aiment à travers leurs différences, celles qui ont fait la force de leur union. Ils ont toujours su s'accorder des moments de profonde intimité. Ces moments où ils vivaient pour eux, sans pour autant nous oublier. Ils ont eu la sagesse de ventiler, de s'aérer et le bridge fut le canal qui le leur permit à tous deux, autant comme couple que comme individu. |
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| Comment ne pas admirer et aimer ces êtres de bien, ces pionniers d'un modèle social oublié. |
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