Solange Bouchard

Le texte qui suit est tiré des archives du Progrès-Dimanche. Il a été publié le 21 août 1998, en marge du premier tournoi Régional tenu au Saguenay-Lac-Saint-Jean, alors que les bridgeurs avaient honoré et remercié Madame Bouchard pour sa contribution exceptionnelle au développement du bridge.

Ayant remporté des centaines de compétitions, elle vient de dépasser le cap des 4500 points de maître, ce qui en fait la quatorzième au Canada. Doit-on ajouter qu’elle les a gagnés à une époque où on les accumulait par fraction, quand sa tâche de mère de famille de sept enfants lui en laissait le loisir?

Pionnière du club de bridge d’Arvida (devenu le Club de Jonquière), le plus ancien club de la région, elle a présidé à la fondation de la plupart des autres clubs;

Professeur de bridge depuis plus de cinquante ans, elle détient probablement le record pour avoir répondu au plus grand nombre de consultations téléphoniques portant sur la même matière.

C’est la première dame au Québec à avoir donné des cours de bridge à la télévision, à CKRS plus précisément.

Le Larousse du bridge, dans l’article qu’il nous a fait l’honneur de lui consacrer, écrit avec raison : «Elle a formé les trois cent cinquante joueurs qui constituent la Ligue de bridge Saint-Laurent-Saglac.»

Il ne fait pas de doute que le bridge ne peut se développer que grâce à des personnes dynamiques et généreuses telle Madame Solange Bouchard.




Malade du bridge et contagieuse
par Daniel Côté

«J'ai attrapé la maladie du bridge et je suis contagieuse», avance Solange Bouchard en guise d'explication, lorsqu'on lui demande pourquoi ses disciples se comptent par centaines, voire par milliers, sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

En plus d'être une joueuse redoutable, en effet, la Jonquièroise revendique près de 40 ans d'expérience à titre de professeur. Même aujourd'hui, à l'âge où plusieurs coulent une retraite paisible, elle accueille des élèves pratiquement à tous les jours, à sa résidence du secteur Kénogami.

«Je forme des débutants à la maison, par groupes de quatre ou huit, en plus d'animer des classes de perfectionnement. Je le fais parce que j'adore enseigner et parce que je suis une damnée qui veut amener tout le monde en enfer», décrit la doyenne régionale, sourire en coin.

Une seconde carrière

Enseignante de formation, Solange Bouchard a vu dans le bridge une façon de poursuivre sa carrière, laquelle avait été interrompue à la suite de son mariage, célébré en 1949. «Comme mon époux ne souhaitait pas que je travaille, parce que c'était mal vu dans le temps, c'est le moyen que j'ai pris pour continuer», confie-t-elle.

Ses premiers cours ont été donnés à Chicoutimi, puis d'autres villes se sont ajoutées à la liste. Au plus fort de son engagement, soit pendant les années 60, il n'était pas rare que la Jonquiéroise visite deux ou trois villes dans la même semaine, histoire de satisfaire une demande grandissante.

«À Alma, j'ai déjà eu des classes de 60 élèves. Il y avait un gros boom, là-bas, et j'ai été la première à implanter le bridge contrat, la version la plus répandue aujourd'hui. Certains n'aimaient pas ça, ils préféraient le bridge à l'enchère, mais la plupart se sont bien adaptés», raconte Solange Bouchard.

Le plus étonnant, c'est qu'après tous ces cours, toutes ces sorties, elle demeure passionnée par l'enseignement du bridge. «C'est comme pour le jeu. Pour moi, il s'agit d'une histoire d'amour. Je ne serai jamais capable d'arrêter», souligne ainsi la Jonquiéroise.

Une ligne de force de son existence

Depuis 60 ans, Solange Bouchard ne jure que par le bridge. Accrochée dès l'enfance, sous l'influence de ses parents, elle a fait de cette discipline l'une des lignes de force de son existence, puisque c'est devenu son passe-temps, son métier et même un élément central de sa vie de couple.

«J'avais prévu le coup lors de mon mariage, fait-elle observer. Je savais que ça ne marcherait pas si mon époux n'était pas lui-même un amateur, qu'il ne comprendrait pas que je sois si mordue. Je lui ai donc appris à jouer dès que je l'ai connu, ce qui nous a permis de rester ensemble depuis 49 ans.»

Considérée comme la doyenne des bridgeurs au Saguenay-Lac-Saint-Jean, cette femme enjouée, à l'esprit vif, ne fait jamais les choses à moitié. Non seulement a-t-elle nourri sa passion de multiples lectures et de voyages à répétition, afin de participer à des tournois, mais elle a formé des centaines d'adeptes.

«C'est le plus beau jeu du monde et même s'il est devenu plus sophistiqué, au fil des années, il demeure accessible aux profanes, estime la Jonquiéroise. Il suffit de deux ou trois séances pour qu'ils se prennent au jeu, en effet, pour qu'ils décident d'apprendre les règles principales, même s'il y en a plusieurs.»

Possibilités infinies

Dans le cas de Solange Bouchard, l'apprentissage de ce qu'on appelle le bridge contrat, par opposition au bridge à l'enchère que pratiquaient les anciens, s'est fait en un coup de cuillère à pot. A 30 ans, elle a acheté une brique de 700 pages intitulée «Goren's Bridge Complete», puis s'est fait un devoir de la mémoriser.

«J'étais tellement motivée que j'ai tout compris avec mon anglais de la petite école», relate la Jonquiéroise, tout en feuilletant les pages jaunies de son vieil exemplaire. Initiée à cette forme de jeu peu de temps après qu'il ait été introduit à Arvida, en 1946, elle a participé à sa première épreuve en 1954, au Club Kénogami.

«Cet organisme avait été fondé quatre ou cinq ans plus tôt, à l'initiative de Raoul Maltais. Le bridge contrat était alors un jeu associé aux Anglais, mais comme il travaillait à l'usine Alcan d'Arvida, ça l'avait amené à joindre le premier groupe d'amateurs qui s'était formé après la guerre», mentionne Solange Bouchard.

Fascinée par les possibilités infinies du bridge contrat, par le fait que chaque main offre des combinaisons différentes, elle garde aussi un bon souvenir de son premier contact avec le jeu, dans la maison familiale de la rue Saint-Simon, à Jonquière. Le dimanche, après les vêpres, parents et amis s'y donnaient rendez-vous.

«Il n'y avait qu'une table et c'était toute une histoire de s'y installer. Je me souviens aussi qu'il y avait beaucoup d'animation, parce que l'ancien jeu, c'était une "estination" perpétuelle, c'était le plus "bretteux" qui achetait le contrat», raconte Solange Bouchard, qui a joué sa première partie à l'âge de dix ans.

Un hommage pleinement mérité

Pour une rare fois, Solange Bouchard sera sans doute embêtée, samedi prochain, à l'occasion d'un souper dansant tenu à l'hôtel Le Montagnais de Chicoutimi. Elle qui est toujours si volubile et si maîtresse de ses émotions se trouvera en effet au cœur de l'action, alors que ses pairs lui rendront un hommage bien mérité.

Les bridgeurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean profiteront du Régional du Bleuet, la compétition la plus importante jamais présentée de ce côté-ci du parc des Laurentides, pour souligner la contribution de la Jonquiéroise. Ils feront état de ses 40 années d'enseignement, de son enthousiasme communicatif et de son talent de joueuse qui, depuis plus de 50 ans, en fait une adversaire redoutable.

Preuve de ses aptitudes, elle a obtenu le titre de maître à vie dès 1959, une forme de reconnaissance accordée par l'American Contact Bridge League, l'organisme qui régit la discipline sur le continent. Pour y accéder, le joueur doit amasser 300 points, un plateau que Solange Bouchard a été la deuxième à atteindre dans la région, dans la foulée de l'ex-Arvidien Bryan Rapson.

«La commande se révèle d'autant plus exigeante qu'on doit accumuler des points identifiés à quatre couleurs - or, argent, rouge, noir - qui correspondent à des niveaux de compétition différents. On ne peut pas seulement jouer à l'échelle locale, par exemple, et se qualifier», explique la Jonquiéroise, qui a participé à toutes les épreuves importantes à l'est du continent.

De fractions de point en fractions de point, elle plafonne aujourd'hui (et bien temporairement) à 4500, ce qui représente le 14e plus haut total au Canada. C'est l'expression, en chiffres, d'une passion qui l'a saisie dès l'enfance, qu'elle a su communiquer à des centaines de personnes et ne la quittera pas de sitôt.

«Je suis contente d'avoir le bridge pour meubler ma vieillesse, mentionne ainsi la doyenne du Saguenay-Lac-Saint-Jean. A mes yeux, le cerveau s'apparente à un muscle et le bridge, c'est le jeu parfait pour l'entretenir. C'est une discipline qui sollicite la mémoire, l'intelligence et l'imagination, qui engage tout ton être.