19 nov. 2007
Jeu de dames Marcel Deslauriers Championnat du Monde 1960
Association québécoise des joueurs de dames
Marcel Deslauriers raconte ...
Championnat du Monde 1960 (Jeu International - 100 cases)
Note: Cette première moitié du récit de Marcel Deslauriers couvre les 13 premières rondes.
À L’EST DU NOUVEAU
Impressions de Marcel Deslauriers sur le championnat mondial
tenu en Hollande du 14 octobre au 12 novembre 1960.
AMSTERDAM 13 octobre 1960 - Je viens de faire le trajet Montréal-Schiphol par jet KLM DC8 en 6 1/2 heures et j’ai été accueilli à l’aéroport par un émissaire du “bestuur hollandais” lequel m’a conduit au Roode Leeuw (Lion rouge). Là j’ai le plaisir de retrouver Réal, mon fils, en Europe depuis le 1er août pour parfaire ses connaissances sur le livre rare.
Je fais connaissance graduellement avec mes futurs adversaires car le tournoi comporte certains changements, à l’ouverture officielle qui se tient au grand Hôtel Kranapolsky avec un cérémonial éclatant. D’abord le champion Kouperman, de Kiev, qui défendra son titre mondial; 2e le jeune Tchekoleff (20 ans) champion de Russie; 3e le Hollandais, Jan Bom, relève à Wim de Jong dans l’incapacité de concourrir; 4e le Hollandais Dukel, champion de Hollande 1959; 5e le Hollandais Gordijn, relève au champion d’Australie, Van Ast retenu chez lui par la maladie; 6e le champion de France Abel Verse; 7e le remplaçant de Fanelli, Pierre Dionis de Paris; 8e le champion du Maroc, le comte Aymeric de Des Callar, 9e Hugo Verpoest, champion de Belgique; 10e Louis Sen A. Kaw, un noir champion du Suriname; 11e Baba Sy, un autre noir champion du Sénégal et réputé le plus grand simultanéiste de l’histoire du damier; 12e Robert Agliardi, champion de Monaco; le numéro 13 est représenté par Deslauriers, champion du Canada. Quant au numéro 14 Raymond St-Fort le champion d’Haïti, on est sans nouvelle de lui et on doute fort de sa présence dans le présent tournoi. Fanelli représentant d’italie n’est pas admis car il n’est pas reconnu champion par la fédération italienne. Quant à la fédération Fanelli, il y a dissension car on accuse Fanelli d’avoir intrigué en n’organisant pas un tournoi duquel serait sorti un véritable champion italien. Devant ces faits le bestuur (bureau d’organisation) hollandais a décidé de rayer son nom des participants officiels et Fanelli qui est sur les lieux en vue de plaider sa cause n’obtient aucun succès. Le tournoi se jouera donc à 13 avec un joueur au repos à chaque ronde.
RONDE 1
amsterdam - 14 octobre 1960 - Il est 5 heures pm et le jardin d’hiver du grand hotel Kranapolsky, abondamment orné de plantes gigantesques suspendues à la voûte vitrée, donne à l’ouverture du tournoi un éclat sans précédent. Six damiers muraux sont alignés et le drapeau de chaque concurrent décore l’endroit où il doit jouer. Dukel joue contre Dionis, Kouperman contre Descallar, Tchekoleff contre Sen A. Kaw, Bom contre Agliardi, Gordijn contre Deslauriers, Verpoest contre Baba Sy. Abel Verse sensé jouer contre St-Fort est forcément au repos.
Je n’aime pas mon début contre Gordijn que je trouve banalement classique et insuffisamment difficile. Le Haagenar (de la Haye) se défend très bien et ne me laisse que très peu de chances de donner à la partie une allure complexe. Petit à petit les pions s’égrènent et plus cette partie avance plus je sens que je ne gagnerai pas. Pendant que mon adversaire réfléchit je suis avec intérêt les manoeuvres de Tchekoleff, Kouperman et Baba Sy. L’as de Moscou manoeuvre de façon fort énergique et bien combinée contre Sen A. Kaw qui se défend avec acharnement même s’il est en désavantage sérieux. Des Callar jouit d’un bon début contre Kouperman mais il faiblit soudainement et le champion mondial jouit bientôt d’une pièce de plus. Quant à Baba Sy il entortille finalement le champion de Belgique dont le désavantage grandit sans cesse et je crois que le Sénégalais va l’emporter. Bom vient de triompher d’Agliardi par le truchement du coup Fabre tandis que Dukel se débattant de son mieux pour terrasser le tenace Dionis semble devoir marquer une première victoire. Tous mes plus dangeureux adversaires sont en voie d’ouvrir le tournoi par une victoire tandis qu’implacable, Gordijn me tient la draguée haute tant et si bien qu’un résultat nul a tôt fait de se matérialiser. Une foule énorme encombre l’enceinte du G.H.K. et l’ambiance favorise les belles exhibitions. Le tout se termine à 10 heures et la foule semble avoir surtout été impressionnée par le jeu brillant de Tchekoleff et de Baba Sy. Le manoeuvrier rouge et la perle noire n’ont pas perdu de temps à se mettre en vedette. Quant à Kouperman sa victoire ne surprend personne. Quant au contingent hollandais il tire très bien son épingle du jeu avec deux gains et une nulle en trois joutes. C’est un excellent départ.
RONDE 2
IJMUIDEN 15 octobre 1960 - Les hostilités se sont transportées à Ijmuiden, patelin de Dukel qui est justement mon adversaire dans cette 2e ronde. C’est mauvais signe pour moi car le champion de Hollande déploiera devant ses partisans une ardeur décuplée. Je sais que Dukel est un as (avec les blancs) de l’attaque et qu’il est adroit pour se gagner une avance. Mais n’empêche que dans ma joute contre lui je me laisse tout de même surprendre. Après les trente premiers coups Dukel m’a pionné tous mes pions avancés pour catapulter ses propres pièces à l’avant de si belle façon que j’ai l’impression d’avoir été déclassé dans ce début. J’en suis humilié. Qu’ai-je fait de ma vaste expérience du damier? Heureusement pour moi Dukel qui m’a tenté de jolies fautes craint à son tour des menaces imprécises du camp adversaire et modère son allure. Cela me permet de me resaisir et lorsque Dukel consent à me laisser une combine de double passage à dame j’en profite. La fin de partie m’avantage avec une possibilité de passer une deuxième dame mais Dukel est solide et me prévient de prendre un avantage décisif. C’est une remise. La salle semble avoir goûté le spectacle car elle applaudit frénétiquement sa conclusion.
Des cinq parties en cours celle où le parisien Dionis se défend très bien contre les manoeuvres insidieuses du jeune étudiant de Moscou m’intéresse particulièrement. Tchekoleff a acculé Dionis à la perte d’un pion mais le Parisien s’arrange pour convertir ce désavantage en gambit et il obtient une telle compensation que j’anticipe un gain possible. J’ai tôt fait de déchanter cependant car Tchekoleff propose la remise et Dionis ne se fait pas tirer l’oreille pour accepter.
Une partie cocasse est celle où Agliardi après une vingtaine de coups seulement est dans une situation désespérée vis à vis du subtil Kouperman. Sans aucune raison le monégasque s’est laissé enchaîner dès le départ et l’as de Kiev n’a pas tardé dans un minimum de temps à lui démontrer la faiblesse de sa tactique. Le tout se termine par un coup de dame et Agliardi jette l’éponge.
Je ne sais trop comment de Des Callar a fait pour obtenir une défaite aux mains du Surinamien Sen A. Kaw car son début semblait favoriser le marocain mais est-il qu’il a dû céder la palme à son rival et la foule applaudit car Sen A. Kaw en Hollande est vu comme un fils d’adoption.
Baba Sy conduit une partie intéressante contre le solide Jan Bom et la remise est le mieux que les deux as peuvent aspirer. Fertile en émotions cette joute est ponctuée d’une vive appréciation par les adeptes d’Ijmuiden à sa conclusion. Décidément les Hollandais sont difficiles à vaincre.
Verse, champion de France, qui en est à son début de tournoi ne connait pas un départ heureux quand Verpoest profite d’un coup douteux sur la fin, pour s’assurer un premier gain dans un tournoi qui s’annonce comme le plus dur de tous les championnats mondiaux. Gordijn lui est au repos car on attend toujours St-Fort de haïti. Piet Roozenburg, un résident d’Ijmuiden fait quelques joutes rapides avec Tchekoleff comme adversaire et il en a plein les bras et la vue. Cependant Piet m’exprime l’avis qu’il considère Kouperman plus fort et dangeureux que l’espoir de Moscou. Qui vivra verra...
RONDE 3 - Rotterdam
Le dimanche matin nous nous transportons à Rotterdam et emménageons au chic Laurens Hôtel. Le soir une surprise nous attend quand la nouvelle se répand que St-Fort vient de descendre d’avion avec deux jours de retard. Nous tombons tous d’accord pour admettre la présence de St-Fort dans le tournoi. Raymond St-Fort, un noir lui aussi (le troisième à participer dans le tournoi) est de culture française tout comme Baba Sy tandis que Sen A. Kaw est de culture hollandaise. Quand St-Fort se produit à l’hôtel, il fait sur chacun de nous une excellente impression. Un autre tournoi commencera donc puisque désormais nous serons 14. Une entente détermine que St-Fort reprendra ses deux parties de retard les dimanches qui suivront et que le calendrier du tournoi se déroulera conformément au programme “mutantis mutadis”.
Lundi 17 octobre 1960 - La cantine de l’indistriegebouw sur la Goudsesingel est située au 5e étage et après cette escalade il nous fait plaisir de prendre siège pour liquider la troisième ronde. Mon adversaire ce soir est nul autre que le jeune Tchekoleff et j’ai le trac. Je ne peux me fier à ma vision qui est tantôt passable tantôt médiocre et cette instabilité diminue beaucoup ma confiance. Toutefois je traverse la phase du début sans anicroche et maintiens longtemps l’égalité de position. Tchekoleff manoeuvre finement et je m’en rend compte mais ma vision me sert mieux que je ne le croyais. Je parviens, dans la phase pré-finale à faire obstacle au libre manège de mon talentueux adversaire mais il me manque un temps pour que ce soit décisif et brillamment Tchekoleff force une remise inévitable.
La partie vedette de cette ronde est celle qui oppose Kouperman au sénégalais. Baba Sy tient bien son bout mais à un moment il faiblit et l’as de Kiev est prompt à en tirer parti. Il fait cependant un oubli et Baba Sy ne voit pas la combine susceptible de le tirer d’affaire et il finit par y laisser sa peau. Kouperman enregistre ainsi son 3e gain d’affilée et il s’avère la grande menace du tournoi. L’incident le plus comique de cette ronde est sans doute la bourde de Verpoest contre Gordijn. Sur une mise en prise le hollandais attaque et déboulonne le Belge pour une perte de trois pions et, va sans dire, de la partie. Dans la salle on rigole et Hugo se demande ce qui lui est arrivé.
St-Fort, champion d’Haiti, fait une belle lutte à Dukel et débute le tournoi par une remise. Raymond sera une vedette dans ce tournoi. Un événement n’en compte jamais trop. Bom et Verse se tiennent bien tête mutuellement et le Hollandais doit se contenter d’une remise. Dionis est tout heureux de son premier succès dans le tournoi après une brillante exhibition de son jeu positionnel aux dépens du Surinamien Sen A. Kaw est dans le genre de wim de Jong qui en 1956 gagnait et perdait successivement. De Descallar aussi est heureux car il vient de triompher d’Agliardi mais il n’a pas eu la tâche facile.
RONDE 4
Mardi 18 octobre 1960 - De retour au Grand Hotel Kranapolsky à Amsterdam cette 4e ronde m’oppose à Dionis. Ce soir je me sens agressif et je complique le début d’une façon dangereuse pour moi mais pleine d’embûches pour un adversaire qui deviendrait trop confiant. Le Parisien me connait cependant et prudent comme un renard renifle tous les pièges qui lui sont tendus. Le chronomètre fonctionne mal et cela m’agace. Dionis et moi décidons de le mettre de côté mais Klein du bestuur voit la chose d’un mauvais oeil. La foule s’amuse de la situation. Elle n’a pas les mêmes raisons que nous de s’énerver. Ma position est devenue mauvaise et Dionis lutte courageusement pour me punir de ma témérité. Un gambit me tire d’affaire et l’égalité rétablie porte le Parisien à une erreur de tactique dont je tire profit. Une menace perpétuelle l’énerve et lui fait manquer une tactique fort efficace qui l’aurait sauvé. Acculé à la perte de pion il ne suit pas la meilleure ligne et j’en profite pour sacrifier et passer. La fin de partie est délicate mais après un effort soutenu je parviens à en tirer une victoire. C’est mon premier gain en 4 essais et ce serait mentir que d’affirmer que je n’en suis pas content.
Sur les autres damiers, le champion Monégasque, Agliardi, surprend contre Sen A. Kaw. Il a un pion d’avance avec une bonne position. Il semble devoir gagner.
Kouperman, le champion, poursuit son allure vertigineuse vers le titre et il appert qu’il tient le champion de France à sa merci. Verse est sans ressource après avoir négligé trop longtemps un pionnage arrière et il doit concéder au sorcier de Kiev une victoire qui est son 4e triomphe de suite. Qui donc arrêtera le Russe? Baba Sy longtemps en butte avec une prise “marchand de bois” bien tenue par de Descallar, place une combine au marocain et il emploie sa dame ingénieusement pour triompher en finale. Verpoest surprend Dukel avec un forcing non prévu par le Hollandais et il enregistre un gain fort bien amené. Tchekoleff dans une lutte serrée contre St-Fort de Haïti bénéficie d’une bourde de la part de l’as de Port-au-Prince, un deux pour deux qui lui permet de damer à bon marché et de gagner cette joute. Raymond n’est pas à son meilleur et lui aussi se ressent des conditions différentes.
Agliardi vient de faire un gambit à Sen A. Kaw et il rétablit l’égalité matérielle ce dont tire parti le Surinamien pour aboutir à une remise autrement impossible.
La partie Gordijn-Bom est très longue mais sans avantage pour l’un ou l’autre des deux Hollandais et elle se termine par une remise bien nette. Jusqu’à présent Gordijn fait très belle figure. Et c’est tout pour cette ronde.
RONDE 5
Mercredi, 19 octobre 1960 - Le Grand Hôtel Kranapolsky est de nouveau l’endroit où se déroulera la 5e ronde. Le service à l’Hôtel De Roode Leeuw est très lent. Plusieurs ont à se plaindre de ce fait et je n’échappe pas au nombre des insatisfaits avec un repas du midi qui requiert une heure avant qu’on s’occupe de nous. À quatre heures on nous montre un film de Coca-Cola en couleurs mais c’est fatiguant pour la vue et ça non plus n’est pas de nature à produire une belle performance. Quand je m’assois à 5 heures face à Sen A. Kaw pour y entamer la 5e ronde, je suis bien résolu à poursuivre ma série de victoires et dans l’état d’esprit où je suis je peux jouer n’importe quoi, mais le résultat peut n’être pas celui escompté. En effet après un début Springer suivi d’une variante Deslauriers avec pionnage au centre j’obtiens une position avantageuse au début mais vers le milieu de la joute je choisis mal mes variantes et Sen A. Kaw manoeuvre habilement pour maintenir l’égalité. Devant une remise qui s’annonce, je m’entête contre toute logique à tenter un gain illusoire et la conséquence m’est funeste quand le surinamien joue tous les coups justes pour me forcer à perdre deux pions avant un double passage à dame qui le laisse avec un avantage décisif et force m’est de le reconnaître vainqueur. Je sais maintenant que le titre de 1960 n’est pas pour moi et je l’avoue à un reporter qui s’empressera de faire imprimer cette opinion.
Dans les autres joutes, la partie St-Fort-Dionis prête à sensation. une combine oubliée par Dionis a donné au noir de Haïti un avantage mais le Parisien a rétabli sa position pour menacer de plusieurs pièges. St-Fort a tout exempté et après un gambit de Dionis il ne voit pas un coup Napoléon laissé par l’adversaire pour tomber lui-même dans une trappe en jouant pour conserver son avantage matériel. Dionis fait dame finement sur le temps de repos mais la finale n’est pas gagnante et les deux rivaux acceptent la remise. Tchekoleff l’as de Moscou fait de plus en plus sensation et sa victoire aux dépens de Verpoest, champion Belge, est obtenue dans un style qui étonne Herman De Jongh un grand admirateur de Kouperman. De Jongh s’y connait et s’il admire un joueur c’est que ce compétiteur a sûrement des dons qui ne sont pas l’apanage de tous et chacun. Verse et de Descallar fournissent une performance digne d’intérêt et la remise est l’aboutissement logique d’une situation maintenue égale jusqu’à la fin.
Bom malmène son compatriote Dukel mais dans sa hâte à prendre tout le damier entre dans une combine de remise que ni lui ni Dukel ne voient. Bom s’amuse beaucoup de ce fait quand je lui signale après le coup.
Baba Sy a entortillé Agliardi pour la perte d’un pion suite à un marchand de bois dans lequel le Monégasque a donné tête basse c’est-à-dire sans raison et le Sénégalais augmente d’une unité son total de victoires. Chose curieuse on ne tient pas compte à Baba de son style de pionnages incessants et si je m’avisais de jouer comme lui on ne tarderait pas à me faire sentir l’insipidité de mon jeu. Mais il gagne et personne ne trouve à redire. Et j’en conclus que le style est une affaire personnelle qui ne regarde pas la galerie.
la joute par excellence demeure celle qui voit un Gordijn à son meilleur tenir tête continuellement à un Kouperman passablement déconcerté pour arriver à une remise chaleureusement accueillie par la foule. C’est le premier résultat nul du champion en 5 essais et le fait que ce soit un hollandais qui ait arrêté sa marche victorieuse signifie beaucoup pour l’assistance.
Bom semble avoir le don de terminer en dernier et ce soir encore avec Dukel il ferme la marche. Son avantage s’est effrité et Dukel parvient à une remise qui se dessinait déjà depuis plusieurs coups. La ronde est terminée et joyeusement notre troupe rentre au Roode Leeuw pour analyser et discuter des diverses phases. À ce régime là, va sans dire qu’on ne se couche pas très à bonne heure...
RONDE 6
Jeudi le 20 octobre 1960 - Le Het Parool (Amsterdam) est un grand quotidien et c’est lui qui commandite la sixième ronde qui elle aussi se déroulera au grand Hôtel Kranapolsky. J’aime l’endroit mais n’y suis pas trop chanceux. Ce soir, mon adversaire est Raymond St-Fort et je suis anxieux de me rendre compte de sa valeur. Je sais que le champion d’Haïti est un grand combinateur mais du point de vue positionnel son style me semble curieux et pas toujours objectif. Mon opinion semble trouver sa justification quand j’obtiens un sérieux avantage après un dégagement douteux. Je tente de profiter de la situation mais St-Fort trouve constamment une solution à ses problèmes et parvient à maintenir une égalité qui semblait devoir lui faire faux bond. Quoique avantageuse, la fin de partie ne me laisse aucun espoir de gain et je dois reconnaître la remise. L’as de Port-au-Prince vient de m’en boucher un coin. C’est un joueur superbe qui sait racheter certaines faiblesses par des tactiques à la fois courageuses et ingénieuses. St-Fort est un gros actif à ce tournoi.
Baba Sy a du mal à mener au gain une fin de partie mais Sen A. Kaw vient à son secours et le Sénégalais enregistre un autre triomphe. Le Musulman de Dakar va très bien et il montre son intention de rester dans la lutte pour le titre, “Baba means business”.
la foule applaudit la terminaison du duel Tchekoleff-Bom. Le Russe vient de prendre en défaut le Hollandais sur une jolie combine à double effet et les connaisseurs rendent hommage à l’ingéniosité du Moscovite. Tcheko est dans la lutte pour y rester et lui aussi aura un gros mot à dire dans ce tournoi. Gordijn toujours brillant vient d’enregistrer aux dépens du Marocain de Descallar un triomphe obtenu par un système très brillant. Après un forcing le comte est dans l’obligation de livrer un coup de dame et rien ne peut le sauver de la défaite. Mais la joute la plus excitante est celle où Dukel avec les blancs est en train de faire goûter à Kouperman la même médecine qu’il m’a servi à Ijmuiden. Des spectateurs viennent me demander mon opinion car ils voient une situation favorable au Hollandais. Ils ont raison et je leur indique une variante par laquelle Dukel prendra un gros avantage. Je leur indique même une défense fautive pour le champion avec la combine à l’actif du hollandais. Alors, quand le jeu se poursuit tel que démontré un grand remous se fait dans la salle car on entrevoit la défaite imminente du grand Kouperman. Mais contre toute attente, Dukel ne voit pas la combine et choisit la pire variante. Kouperman finit par rétablir l’égalité et devant l’inertie de son rival réussit à reprendre l’initiative. Dukel se défend de son mieux pour tenter d’en arriver à un résultat nul. Kouperman attaque et Dukel met en prise.
Et c’est là que l’incroyable se produit. Dukel prend un et Kouperman prend un également ignorant la prise majoritaire de deux sur lequel le Hollandais aurait damé subséquemment avec remise en perspective. Dukel tombe dans le panneau et prend un. Kouperman le rappelle et c’est une combine de passage à dame. Déconcerté, le champion de Hollande se défend mal et l’as de Kiev compte une victoire de plus. La foule est désappointée mais ahurie par ce qu’elle vient de voir. C’est la plus grande sensation à date fournie par le tournoi, mais une sensation de ce genre on peut s’en dispenser. Entretemps, Verse a disposé d’Agliardi plutôt difficilement et Dionis a tenu le champion Belge Verpoest à une remise clairement dessinée. La joute Dukel-Kouperman a tellement retenu le souffle qu’on en a presque oublié les autres duels. Comme quoi Berstein avait raison d’affirmer que la “vertu” n’est pas scénique, puisque c’est la joute non-réglementaire qui a retenu l’attention. Cette ronde a tout de même démontré que Kouperman est vincible et que le titre de champion mondial ne lui est pas encore acquis même s’il compte 5 gains et 1 nulle pour un départ foudroyant.
RONDE 7
Vendredi 21 octobre 1960 - Nous sommes à La Haye au “Pulchri Studio” et nous logeons au Harisson’s Hotel, un endroit fort sympathique. Ce soir je fais face au champion de Belgique, Hugo Verpoest, un joueur tenace et difficile à vaincre. Mon désir de vaincre s’est effrité depuis ma défaite aux mains du Surinamien et je joue plutôt par acquit de conscience, sans fournir d’effort spécial. La rencontre est marquée d’un duel qui devrait s’avérer passionnant. Celui de Kouperman (blancs) vs Tchekoleff (noirs). Deux Russes je vous le concède, mais sur le damier certainement pas deux amis. Kosloff est visiblement partisan du jeune Moscovite tandis que Kaplan préfère Kouperman. Quant au président de la fédération russe il est neutre mais il penche du côté de Tcheko. Ils sont d’accord sur un point. Un des deux doit revenir en Russie avec le titre mais... Baba Sy n’est pas Russe et de la façon régulière avec laquelle il gagne ses joutes on devra lui accorder une attention spéciale.
Ma partie contre Verpoest se déroule un peu selon le schéma de celle contre St-Fort, avec cette différence que c’est le Belge qui obtient l’avantage du jeu après un dégagement. D’ores et déjà j’entrevois une remise comme étant le mieux que je puisse attendre de ma situation. Toutefois, j’expose un pion au centre et Verpoest s’emploie de son mieux à l’attaquer mais sans grand succès et finalement j’obtiens un léger avantage. Ivens s’étonne de ce fait et il me dit: “Vous avez tout de même un jeu avantageux maintenant. C’est assez surprenant”. Ceci signifie que mon système n’est pas compris, et pas étonnant alors qu’on ne l’approuve pas. Dérivé du damier canadien, mon système ne peut être vu par des yeux limités aux seules cent cases. Par contre, il est très difficile d’application et requiert une très grande forme. Celle-ci n’a pas cessé de me faire défaut et ça continue. Verpoest, en difficulté sur la finale, réfléchit longuement et trouve la réponse qui l’assure d’une remise. Il me fait rire quand je lui émet l’opinion que c’est une joute nulle: “il faut la faire la nulle” et je dois jouer quelques coups. Après la joute, il me dit qu’il a fait la même chose à Kouperman et que cela lui a valu une défaite après avoir refusé la remise.
Dionis est mal en point contre Bom et celui-ci gagne après une combine du Parisien par un rappel qui liquide un pion passé-dame adverse.
St-Fort vient d’avoir raison de Sen A. Kaw après une bourde du Surinamien qui, après avoir été finement pris à contretemps par Raymond, a créé un barreau perdant un pion puis la partie. St-Fort a un style qui plait à la foule qui le juge fort sympathique. Sa surdité lui est un handicap et notre troupe a amorcé un mouvement commencé par Springer pour tenter de trouver un spécialiste susceptible de le guérir. L’humanisme qui se manifeste au sein de notre troupe est édifiant et pourrait servir d’exemple aux aéropages multi-nationaux.
Dukel a amené la chute de Descallar par un gain de territoire qui s’est fait sentir dans les derniers pions de la joute. Agliardi, le sympathique Monégasque, n’a pas été chanceux contre Gordijn mais il peut tout de même se réclamer d’un bon effort. Gordijn a triomphé mais non sans avoir frôlé la remise. Agliardi m’est sympathique et je souhaiterais pour lui de meilleurs résultats. Après tout, au Challenge Mondial de Monaco (avril 1960) il a tenu Oscar Verpoest à deux remises et Oscar est un maître d’envergure. Mais le champion de Monaco manque d’entraînement c’est visible et de plus il est accompagné de son épouse. Je me souviens de Post qui était dans ce cas en 1952 et ça ne lui a pas été trop profitable.
Baba Sy est en difficulté contre Verse qui me parait avoir un avantage sensible dans la fin de la partie marquée d’une double attaque de la grande diagonale. Le champion de France opte cependant pour une variante douteuse et Baba Sy en profite pour gagner une partie nettement désavantageuse. Après la joute, j’interroge le Parisien: “Je cherchais le gain” me dit-il “mon nombre de victoires n’est pas tellement gros jusqu’à date”. Donc Verse a cherché le gain et ainsi trouve la défaite. J’ai connu cette expérience contre Sen A. Kaw et ça m’aide à comprendre le champion Parisien.
Il reste la joute des Soviets. Tcheko a consenti à l’enchaînement, s’est dégagé puis a ramené la joute à une égalité qui laisse prévoir une remise. Le duel est enlevant car les deux rivaux jouent tour à tour des coups remarquables de prévision et d’objectivité. C’est la seule joute à terminer pour compléter la ronde et la foule suit avec intensité les derniers moments de cette lutte épique. Les deux joueurs prennent le passage à termes égaux avec Tchekoleff damant un coup en retard. Kouperman attaque une pièce en damant et le Moscovite sacrifie pour ensuite damer en forçant la perte de deux pions pour Kouperman. Cette suite a été mal vue par le champion car il pouvait annuler facilement avant de damer mais maintenant il est dans une impasse. La foule observe un silence religieux mais on sent qu’elle est totalement prise par le spectacle. Le danger couru par Kouperman fournit à la joute l’élément dramatique par excellence. L’As de Kiev étudie longuement la situation et prend une mauvaise décision rendant sa situation de plus en plus difficile. Sur un clouage de Kouperman Tchekoleff attaque le pion et le gagne en prévenant une liquidation par les blancs via un crochet improvisé par la dame. C’est très brillant comme tactique de la part du Moscovite et la foule apprécie. Le champion de Russie jouit de la possibilité d’une deuxième dame mais son rival apporte de sérieux obstacles à son obtention. Ce que voyant, Tcheko joue pour amener une finale 4 contre 2 avec son rival sur le grand rang avec pion derrière dame. Brillamment le jeune Russe obtient la position désirée et Kouperman abandonne. Un tonnerre d’applaudissements souligne la victoire du Moscovite sur son prestigieux adversaire dont c’est le premier échec. Pour ma part je n’ai jamais assisté à un drame aussi intense que celui de ce soir et par plusieurs aspects me rappelle l’émouvante soirée de Nimègue en 1952 alors que Raoul Dagenais avait triomphé de Piet Roozenburg dans une joute qui passera à l’immortalité. La foule hollandaise constitue une galerie idéale. Elle est disciplinée et appréciative. C’est pourquoi elle rend hommage sans équivoque au talent puisqu’elle même en possède à revendre.
le tournoi est loin d’être fini et désormais la lutte pour le titre se confinera à Tchekoleff, Kouperman et Baba Sy. C’est le tournoi de championnat mondial le plus dur qui se soit déroulé jusqu’à maintenant. Il y a quantité et qualité.
RONDE 8
Samedi le 22 octobre 1960 - La 8e ronde est disputée à Alblasserdam un centre rapproché de Rotterdam et de l’hôtel Laurens. Une belle réception nous attend à cet endroit où le président De Vreugde nous fait rire en lisant son même discours et en mentionnant Amsterdam au lieu d’Alblasserdam. Le discours automatique et devant servir à toutes les sauces est vendu. Les cadeaux et le goûter que l’on nous sert à cette petite municipalité nous aident à pardonner le cérémonial fastidieux de ce genre de réceptions faites de façon à plaire avant tout à ceux qui reçoivent plutôt qu’à ceux qui sont reçus. Et la 8e ronde débute. Mon adversaire est Bom et c’est moi qui hérite des blancs. Je choisis un début Springer suivi du pionnage en plein centre. Ce n’est rien de vigoureux ni de recommandable mais le fait qu’il est rarement joué (pour ainsi dire pas du tout) peut désemparer momentanément même un excellent joueur comme Bom. Le fait est que je trouve qu’il choisit une variante qui sert mes fins mais c’est possible qu’il agisse ainsi car il croit obtenir le meilleur à la longue. J’arrive à la possibilité d’un piquet en plein centre, jeu pour lequel je n’ai cessé de manoeuvrer et je change d’idée car j’en redoute les conséquences. Mon jeu est indécis et sans détermination. Il trahit chez moi un pessimisme latent dont je ne peux me défaire. La conséquence est fatalement à l’avantage de mon rival, un des plus grands joueurs hollandais de l’heure, et quand arrive la fin de partie je suis en dangereux désavantage, même si je jouis de l’égalité matérielle. Heureusement pour moi, Bom pressé par la pendule ne trouve pas la meilleure attaque et je peux de peine et de misère arracher la remise.
Dans les autres joutes Sen A Kaw vient de triompher de Verse dans une partie où le champion de France avait apparemment l’avantage. Verse joue visiblement en dessous de ses possibilités et j’attribue ce fait à la dureté du peloton 1960. Gordijn, qui ne faiblit pas, a tenu tête à Baba Sy mais celui-ci semble ne pas avoir tiré le meilleur parti de son avantage évident. Partie nulle. La partie Dukel-Agliardi a fourni une grande sensation quand le hollandais a livré un coup classique de grande beauté que le Monégasque n’a pas vu pour finalement perdre sur une bourde facile vers la fin. Tchekoleff a éprouvé beaucoup de fil à retordre contre le Marocain de Descallar avant de lui faire perdre contenance et exécuter un joli coup décisif. La plus belle lutte cependant de la soirée paraît être celle où Dionis, forcé de concéder du matériel, obtient une compensation enchevêtrée dont le champion mondial ne peut tirer un gain. Le Parisien vient d’accomplir un grand exploit car il est un des rares joueurs à pouvoir arracher une remise à Tchekoleff et Kouperman, les deux As de Russie. Dionis n’est pas le meilleur joueur du tournoi, mais il est d’une tenacité et d’un courage dignes d’admiration. pris dans un début “Roozenburg”, Raymond St-Fort s’est débattu comme un diable dans l’eau bénite contre le rusé Verpoest, champion de Belgique, pour libérer sa position. Mais une fois ce résultat obtenu, il fait une combine fautive qui lui fait perdre un pion et la partie.
C’est tout pour cette ronde et nous retournons passer la fin de semaine au Laurens Hotel à Rotterdam. Le lendemain, dimanche matin, Verse et St-Fort disputent la première ronde pour mettre le dossier du haïtien à jour. Raymond, avec les blancs, éprouve beaucoup de difficultés avec le style du Français qui obtient un avantage évident. St-Fort cependant trouve les réponses nécessaires pour éviter une trouée trop rapide de son rival et l’égrenage graduel achemine les deux adversaires à un résultat nul. Pour St-Fort, il complètera la 2e ronde dimanche prochain et tous les participants auront un nombre égal de parties disputées.
RONDE 9
Hilversum nous reçoit en fin de dimanche et le Trompenberg’s Palace Hotel est très vaste et pittoresque. Agliardi continue de nous amuser avec ses tours de passe-passe et c’est heureux pour la troupe de posséder un joyeux drille de sa trempe. Le lendemain, lundi 24 octobre 1960, le car nous conduit à Utrecht où nous jouons sous les auspices du quotidien “Het Centrum” au local de “hendelsbeurs” au 13 de la Place Maria.
pour cette 9e ronde, une autre grosse partie m’attend car mon rival n’est autre que le fameux Kouperman. Je joue les noirs et le début tourne en une double clé canadienne dont nous tentons tous deux de tirer profit le plus possible. Jusqu’à présent, j’ai cru être en possession de ma pleine vision quand subitement, sur une attaque de Kouperman, je m’aperçois que je n’ai pas défini correctement la suite. Cette constatation m’enrage et de dépit je joue tous mes coups avec rapidité sans rien analyser en profondeur. À quoi bon: puisque je vois de travers aussi bien que ça soit vite plutôt que lentement. Kouperman en profite pour prendre un sérieux avantage et cependant j’ai encore des chances de remise quand arrive la fin de partie. C’est alors que je joue le coup le plus stupide de ma carrière pour permettre au Russe une totale opposition de mes 5 pièces et une 2e défaite dans ce tournoi. Le code sportif me force à accepter ce résultat avec sérénité, mais à la vérité il me procure la nostalgie du Canada. Sen A. Kaw qui semble dans une bonne vaine vient de prendre Verpoest en défaut et pourtant le Belge me paraissait avoir le meilleur du jeu. Le Surinamien est beau joueur mais il est indéniable que les aléas du jeu sont de son côté. Quant à St-Fort, il tient tête à Bom qui semble bénéficier d’un certain avantage, mais insuffisant pour le gain. Partie nulle. Le Hollandais joue bien mais tout comme moi il semble incapable de trouver le sentier de la victoire. Dionis est furieux parce qu’il a laissé échapper un gain contre le champion du Maroc. En effet, le comte Des Callar, très mal en point et nanti d’un désavantage numérique, a endormi le Parisien dans une trop douce confiance et quand Dionis a exécuté une combine, il (le Marocain) a mis en oeuvre une combine en retour, l’assurant d’une remise. Pierre reproche au comte ses admissions de défaites avant que tout ne soit consommé. Les ruses du démon ne sont rien en comparaison avec les ruses d’un damiste en fâcheuse posture et Dionis, expérimenté comme il l’est, devrait savoir cela. Baba Sy en a plein les bras avec Dukel et après la perte d’un pion il parvient à une remise par le sacrifice d’un second pion, pendant que le champion de Hollande dame un coup trop tard pour le gain. Ce Dukel tout de même est dangereux et les meilleurs du tournoi en ont tous eu pour leur argent dans leur duel contre lui. Gordijn continue à maintenir son dossier immaculé par une remise contre Verse dans une partie bien conduite par les deux rivaux. La plus grosse bourde du tournoi vient d’être portée au débit du Monégasque qui, sur une attaque de tchekoleff, a oublié de fermer pour laisser prendre trois pions sans retour. Le jeune Moscovite, n’en croyant pas ses yeux, s’est tout de même prévalu de cette générosité involontaire d’Agliardi pour gagner une autre joute et se maintenir en tête du tournoi. Pourtant Agliardi avait joué, avant ce désastreux oubli, d’une façon magnifique et Tchekoleff ne savait trop quoi faire pour embarasser un rival dont le début de partie s’était avéré impeccable. Une autre ronde vient de prendre fin.
RONDE 10
St-Fort a fait nulle contre Verse dans sa partie en retard de première ronde et il lui reste celle de la 2e ronde à disputer à Gordijn afin de se mettre à jour. Ce mardi 25 octobre 1960, il rencontre Kouperman, le champion mondial, et la Cantine de l’Industrigebouw à Rotterdam est de nouveau le théâtre des hostilités. Je présume que le style du sorcier de Kiev en mettra plein la vue du champion d’Haïti et les événements me donnent raison. Dans une partie classique dont Kouperman manipule les variantes à la façon d’un robot, Raymond se trouve tôt déconcerté et il finit par tomber dans le coup royal, une spécialité du Russe. C’est la mort soudaine pour St-Fort qui se reproche sa maladresse, mais un examen attentif de sa situation, au moment de cette gaffe suprême, laisse croire que de toute façon il aurait été battu tant le désavantage accusé était grand.
Dans ma partie contre le Marocain Des Callar, j’éprouve beaucoup de difficultés à compliquer la situation car le comte excelle à faire des pionnages efficaces en vue d’une simplification que lui il recherche. Mais il vient à mon aide sur la fin à un moment où la remise semble lui être acquise et un coup fautif le met en demeure de me concéder une combine gagnante. Le comte proteste du résultat car les préposés à l’annotation et à la reproduction de notre joute ont fait une erreur d’un temps ce qui, selon le Marocain, a causé son erreur par la nécessité de faire vite. Mais le bureau de direction reste sourd à sa demande que je considère quelque peu extravagante. Et Des Callar n’est pas heureux.
Sen A. Kaw a enveloppé Gordijn de belle façon et le Hollandais, qui faiblit à vue d’oeil depuis quelques rondes, en a pris pour son rhume. Le Surinamien, qui possède en son habileté une confiance extrême, est tout heureux de son 3e triomphe de suite. Un peu comme Wim de Jong en 1956, le Surinamien gagne ou perd mais la remise est rare dans son cas.
Dionis est sorti vainqueur d’Agliardi qui a commis une faute au début et le Parisien a brillamment amené le gain d’un deuxième pion pour précipiter l’échec du Monégasque. Contre Dukel, le Parisien Verse maintient facilement l’égalité et le Hollandais doit se contenter d’une remise. Dukel donne plus de misère aux leaders qu’aux concurrents moins bien considérés. Bom donne beaucoup à penser au champion de Belgique, mais Verpoest parvient à se tirer d’affaire pour forcer la remise. La joute par excellence demeure celle où Baba Sy se montre très brillant contre le benjamin Tchekoleff. Cette joute prend une allure complexe où la position se confond en un immense réseau de combines dont les conséquences doivent être analysées en profondeur. Tcheko parvient à sortir d’une impasse en maintenant l’égalité matérielle mais en conservant une formation très désavantageuse. Baba cesse de travailler son avantage à partir de cet instant car il a du retard sur la pendule et il laisse le gain lui filer entre les doigts. Kouperman n’aime pas ce résultat car il démontre après coup que la situation de son compatriote était indéfendable. Une rivalité existe entre les deux camarades, c’est évident! Même si Baba n’a pas gagné, son prestige s’est accru considérablement et on le considère maintenant comme un sérieux aspirant au titre mondial. La lutte désormais se fera entre lui et les deux Russes, la sympathie hollandaise penchant fortement du côté Sénégalais.
RONDE 11
Mercredi 26 octobre 1960 - Dordrecht - Séjour à l’Hôtel Statenhof et la séance aura lieu dans une salle du même hôtel. Bom a raison de Sen A. Kaw en maintenant une position supérieure depuis la phase médiane jusqu’à la fin. Une très belle partie du hollandais dont les performances ne sont pas égales à sa valeur. Kouperman doit se contenter d’une remise contre Verpoest dont la tenacité et la prudence compensent la ruse et l’adresse du sorcier de Kiev. De Des Callar est victorieux du champion d’Haïti St-Fort et est très heureux de ce résultat. Agliardi me cause des maux de tête au début car ses pionnages sont judicieux et me préviennent d’exercer toute pression sérieuse. Je décide de lui laisser le choix des variantes. Il choisit correctement mais au moment où je m’y attend le moins, il opte pour une variante douteuse et j’en profite pour le maintenir dans l’eau chaude jusqu’à reddition finale. Baba Sy profite d’une restriction de développement que Dionis s’est involontairement imposée et le Parisien doit perdre une pièce et la partie. Baba s’est montré objectif dans l’exploitation de la situation. Dangereux ce Sénégalais. Gordijn et Dukel sont engagés dans une partie qui avance lentement vers la remise cependant que Verse est en proie à toutes sortes de menaces de la part du jeune Tchekoleff. Le parisien a trop tardé un certain pionnage et maintenant il doit un désavantage qui le mène à sa perte. Tchekoleff est d’une habileté consommée pour exploiter une faute dans le développement adverse. Il en a mis plein la vue aux spectateurs dans son duel contre le champion de France. Quant à la partie Gordijn-Dukel, qui finit la dernière, elle aurait eu tout à gagner de finir plus tôt. C’est une remise banale, conséquence logique de tactiques banales endossées par les deux camps.
RONDE 12
Jeudi 27 octobre 1960 - Endroit: Goes, Zélande, Hôtel De Korenbeurs (bourse des grains), salle de jeu: Grote Markt (Grand Marché). Ce soir, je tiens la vedette car mon rival est Baba Sy. Cette joute, si elle est d’une importance relative pour moi l’est bigrement pour le Sénégalais. Comme centre d’intérêt, il y a aussi le duo Bom-Kouperman car le Hollandais représente pour le champion mondial un adversaire de taille. Ma partie contre Baba est menée rondement et le Sénégalais pionne énormément. Je lui en manifeste ma surprise et lui demande: “Quand allons-nous jouer aux dames?” Il rit et me répond que c’est toujours ainsi qu’il joue. “Si je ne gagne pas, du moins je ne perdrai pas” me dit-il. C’est qu’il a raison Baba. J’ai oublié, à cause de mon mauvais départ dans ce tournoi, que j’ai déjà gagné le titre en 1956 et que, pour les meneurs de circuit, je demeure une menace même si personnellement je me considère incapable de faire du mal à une mouche dans ce tournoi. Il est logique que Baba Sy soit prudent dans cette joute qui peut aussi bien aller dans un sens comme dans l’autre. Il faut que mon enthousiasme soit bien bas pour avoir perdu de vue ce fait pourtant bien évident. Mon sens du “showman” me revient soudainement et craignant une partie banale je refuse de pionner et complique à mon détriment. Je m’aperçois que je n’aurai pas le meilleur de la situation et je fais un gambit que Baba n’avait pas prévu. J’en tire un léger avantage mais Baba continue correctement pour forcer une remise qui semble plaire à tout le monde. Ce gambit a sauvé cette joute de la monotonie. C’est heureux car, après tout, il ne faut pas décevoir le spectateur qui compte sur les participants pour leur fournir du jeu différent de ce qu’il peut voir en tout temps. Heureusement, la partie Bom-Kouperman a pris une allure fort intéressante. Le Hollandais a planté un piquet que Kouperman tente d’encercler, mais il s’y prend mal et Bom maintient une position centrale très avantageuse. Le champion prend de drôles de décisions et Bom répond par des coups de matraque à telle enseigne que l’as de Kiev finit par perdre un pion. Bom cependant est trop fier de son succès et trop empressé d’en finir il attaque de façon à procurer deux temps de repos au Russe. Ce dernier en profite pour faire une rafle qu’il exécute mal cependant. C’est la deuxième fois que Kouperman ne respectera pas la prise obligatoire (majoritaire). Il enlève les 5 pièces en s’arrêtant à 23 au lieu de 34 ce qui permettait à Bom de prendre 2 à son tour et de gagner la partie quand même, mais le Hollandais est trop secoué par sa gaffe pour se rendre compte de ce fait et, tout comme Dukel, ne rectifie pas l’erreur de son rival. Kouperman finit par l’emporter et dans la salle on pousse les hauts cris. Il faut que le Russe soit bien nerveux pour prendre tout à l’envers. Sen A. Kaw et Dukel se sont livrés un intéressant duel aboutissant à la remise et les deux Parisiens, Verse et Dionis, ont fait de même. Agliardi a causé une surprise à St-Fort quand, pour la deuxième fois, le Haïtien de Port-au-Prince a oublié un fatal 2 pour 2. C’est le premier gain du Monégasque et toute la troupe se réjouit pour lui. Il est si aimable cet Agliardi. Verpoest a obtenu le meilleur sur le Marocain Des Callar et le comte n’est pas heureux de son compte dans ce tournoi. Il n’est pas le seul. Quant à Tchekoleff, il vient de marquer un autre succès aux dépens de Gordijn cette fois et il tient la tête du tournoi. Le jeune Russe impressionne de plus en plus à mesure que le tournoi avance.
RONDE 13
Vendredi 28 octobre 1960 - Vlissingen est une jolie station balnéaire avec une vue splendide sur la mer du Nord. Nous logeons au Nordzee boulevard Hotel et nous profitons de ce séjour pour faire ample provision d’air marin. Le voyage à Goes a été plutôt éreintant et il marque l’ère des déplacements majeurs. L’épreuve d’endurance est commencée... À 5 heures, la dernière ronde du premier tour débute et Sen A Kaw, ce grand optimiste, se distingue devant Kouperman en ne lui concédant aucun espèce d’avantage. Une remise en perspective. Pour ma part je dois trouver la façon de restreindre les pionnages pour mon rival, le Parisien Verse, mais j’y parviens assez mal et les pièces s’envolent comme des petits pains chauds. Dans la phase médiane toutefois, les occasions de pionnage n’existant plus, Verse doit composer avec sa formation et il choisit une variante assez audacieuse, chose assez surprenante venant d’un joueur prudent. Des échanges s’ensuivent mais créant un équilibre rompu pour le Français et cette situation m’avantage tellement que j’en sors avec un gain de pion et de la partie... À mon avis, Verse ne se rend pas justice dans ce tournoi. La vision n’y est sans doute pas... Agliardi vient de livrer un coup facile et Verpoest est assuré du gain. Par ailleurs, le Monégasque avait une situation compromise... Un homme heureux c’est le comte Des Callar qui vient d’arracher à Bom une remise bien méritée. Le Marocain, qui la veille parlait de foute le tournoi en l’air tellement il était démoralisé, trouve maintenant la vie meilleure... St-Fort vient de se faire rouler dans les grands prix par Baba Sy, son frère en “couleur” mais un Cain sur le damier. Une avance audacieuse de baba révélant une menace flagrante n’a pas été considérée par le Haïtien qui ne s’en est tout simplement pas soucié. Un passage à dame a suivi et le Sénégalais en a tiré une victoire facile. Comment Raymond, un as de la composition, peut-il choir dans de telles omissions, cela je l’avoue, je ne le comprends pas. Si Raymond avait attaqué la formation de Baba, il eut livré un passage à dame apparent, mais le choc en retour lui aurait permis d’aller cueillir le pion passé avec un profit de deux pions. Baba aurait été en difficulté à cause de cette circonstance... Dionis est furieux. Gordijn vient de lui gagner une jolie finale et naturellement le Parisien est bien convaincu que la remise lui était dévolue de droit. L’occupation de 35 a été fatale au vétéran et tout autre coup lui aurait assuré la nullité, mais c’était assez difficile à voir. Une fin de partie est une source d’erreurs et c’est par ailleurs ce qui rend le jeu de dames fascinant... Tel que prévu le duel Sen A Kaw-Kouperman se termine par la remise. Le sorcier de Kiev a tenté une ébauche de partie Roozenburg, mais le Surinamien a tout démoli pour maintenir par la suite un constant équilibre au centre et sur les deux ailes. Le champion mondial n’est pas venu près de gagner cette joute. Sen A Kaw parie de fortes sommes qu’il sera dans les cinq premiers et il trouve aisément preneur. Une seule joute reste à terminer. Tchekoleff, avec les noirs, est en difficulté devant Dukel qui continue à se spécialiser dans l’emmerdement des leaders. Le Hollandais a une technique bien à lui qui le rend redoutable surtout quand il mène les blancs. L’as de Moscou est en train d’y goûter. Il doit retraiter dans des conditions désavantageuses et Dukel complète sa formation offensive. Tchekoleff en profite pour tenter un piège, dernière ressource dont il dispose. Dukel tombe dans le traquenard et le Russe exécute un coup renversé dans le genre tenté contre moi par Desmarais en 1949 mais sans succès. Désormais, le benjamin du tournoi est assuré d’une remise. Dukel se défend bien pendant quelques coups, mais à la toute dernière seconde il commet la bourde qui assure au Russe sa 10e victoire en 13 joutes. Et une fois de plus, la foule est désappointée. La Hollande, d’habitude, figure très bien dans les Championnats du Monde, mais cette fois les champions des Pays-Bas semblent se faire les marche-pieds bénévoles des leaders. Le premier tour du tournoi est terminé et Tchekoleff domine avec 23 points sur un possible de 26, ce qui est extraordinaire car le tournoi est de qualité. Kouperman suit avec 20 et Baba Sy marque 19. Pour ma part, je suis 9e avec un piètre 15 points et aucune chance de rattraper mes devanciers dans les dernières treize parties. Malgré tout, j’aime ce tournoi car j’entrevois qu’il sera âprement disputé.
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