19 nov. 2007
Jeu de dames Marcel Deslauriers Championnat du Monde 1960
Association québécoise des joueurs de dames
Marcel Deslauriers raconte ...
Championnat du Monde 1960 (Jeu International - 100 cases)
Note: Cette deuxième moitié du récit de Marcel Deslauriers couvre les 13 dernières rondes.
À L’EST DU NOUVEAU - 2e partie
Impressions de Marcel Deslauriers sur le championnat mondial
tenu en Hollande du 14 octobre au 12 novembre 1960.
RONDE 14
Samedi le 29 octobre 1960 - Helmond, un petit centre très éloigné de Vlissingen. Un trajet fatigant en car, qui a exigé un lever tôt après un coucher tardif. L’enregistrement est lent et le repas du midi à l’avenant. La troupe proteste. Une petite algarade entre Keller et Klein met la troupe en gaieté. Entre temps, on finit par satisfaire notre appétit. L’organisation varie avec les centres que l’on visite. Pour le jeu, les organisateurs qui nous accompagnent sont sans reproche, mais l’accommodation et les repas relèvent du “bestuur” local. À 5 heures, la ronde débute et de nouveau Sen A. Kaw retient l’attention en tenant Tchekoleff à une parfaite partie nulle. Le Surinamien joue très vite, même contre des as du damier et sa tenue est surprenante. Si Sen A Kaw travaillait davantage ses formations, il serait peut-être en lice pour le titre... Dionis a été vaincu par Dukel au tout début du tournoi, mais cette fois il tient tête au champion de Hollande et décroche une remise qui le satisfait beaucoup... Baba Sy tend un filet à Verpoest et le Belge vient en si mauvaises affaires qu’il doit déclarer faillite. Bom n’est pas chanceux car Agliardi le force à une remise après que le Hollandais ait maintenu un jeu supérieur du commencement à la fin. Cette partie est intéressante par la défense anti-Roozenburg du début imaginée par le Monégasque. Des Callar est moins heureux contre Kouperman que dans sa joute précédente et l’as de Kiev finit par faire crouler la défense adverse de superbe façon... Quel joueur magnifique ce Kouperman... St-Fort est tout fier de lui car il vient de disposer de Verse qui joue de malchance. Les trois noirs du tournoi donnent beaucoup de couleur à la compétition, c’est le cas de le dire. Ma partie contre Gordijn prend une tournure avantageuse et un passage à dame double me laisse avec deux pions de plus. La fin de partie est délicate à conduire, mais je parviens à faire deux dames et gagner... Fait curieux, c’est mon premier triomphe en championnat mondial aux dépens d’un Hollandais.
RONDE 15
Lundi le 31 octobre 1960 - Cette ronde correspondant (au 2e tour) à la 2e du premier tour, Raymond St-Fort fait face pour une seconde fois à Gordijn. Le Hollandais qui a si bien fait dans le premier treize est tellement hors de forme par les déplacements qu’il encaisse sa 3e défaite d’affilée. En effet, le Haïtien qui l’a battu à Helmond hier, dimanche, répète son exploit à Maastricht au foyer Staagebouw, un attrayant local où je joue la 15e ronde. Pour ma part, je fais la vie dure à Dukel et j’hérite d’une forte position de centre vers le milieu de la joute. Vers la fin, Dukel sacrifie et obtient un passage à dame. Une fausse manoeuvre vers la fin de partie vient près de lui coûter une défaite mais il se rallie au tout dernier moment et obtient une difficile remise après six heures d’efforts. Je suis satisfait de ma performance mais un gain m’aurait plu davantage. Entre temps, Agliardi a été le jouet des manoeuvres subtiles du champion Kouperman et ce dernier a ajouté une victoire à son palmarès. Tchekoleff, qui vise au titre ardamment, a joué de brillante façon contre le Parisien Dionis pour dominer totalement le Français. Au début, ce dernier a redouté un dégagement. S’il l’avait exécuté, il aurait obtenu une formation avantageuse et de belles chances de remise. Mais le Moscovite a tellement impressionné les concurrents qu’ils en perdent leurs moyens quand ils lui font face. Une joute intéressante est celle dans laquelle Baba Sy et Bom luttent à armes égales dans une formation classique très intéressante. De Des Callar, champion du Maroc, donne beaucoup de fil à retordre à Sen A. Kaw, mais ce dernier trouve une ressource qui force le comte à jouer avec beaucoup de circonspection avant d’obtenir le résultat nul. Enfin dans le dernier duel de la séance, Verse et Verpoest maintiennent l’égalité jusqu’à la fin. De retour au Grand Hotel de l’Empereur, Klein nous annonce le départ demain matin à 7 heures en direction de Zwolle. Après le trajet Maastricht, c’est celui de Zwolle, le plus long du tournoi qui nous échoit. Comment se détendre et échapper à la fatigue qui nous envahit tous de plus en plus. L’épreuve d’endurance est réellement commencée.
RONDE 16
Mardi 1 novembre 1960 - Vers midi, nous arrivons au 13 de la Stationsplein, hôtel Gijtenbeek. Inutile de défaire nos malles qui deviennent de plus en plus lourdes à mesure que les kilomètres s’accumulent. La joute débute à 5 heures au Concertzaal “Odeon” alors que le dîner prend fin vers 3h30. Ceci signifie environ 1 heure de loisirs. C’est peu. Mon rival, ce soir, est nul autre que le sensationnel Tchekoleff. Une dure bataille en perspective. Son début m’étonne car je considère plusieurs de ses décisions comme peu favorables, mais je sais que le jeune Russe recherche le gain à tout prix et il est prêt à entrer dans les variantes les plus osées pour y parvenir. Le champion de Russie me plait. Il est aimable, dégagé, naturel et au jeu il met en oeuvre des tactiques qui s’apparentent aux miennes sur damier canadien. Pour ma part, le championnat est hors de portée et tout ce qui m’intéresse est de ne pas subir trop de défaites. C’est pour ce motif que j’évite certaines lignes de jeu trop complexes et m’en tiens à des formations normales. J’installe un pion taquin vers le milieu de la joute, mais mon rival me force à retraiter et rapidement la situation s’achemine vers une remise contre laquelle Tchekoleff est impuissant. Kozloff, son “body guard”, est satisfait, lui, même si son protégé l’est moins. La partie sensationnelle par excellence met en vedette Baba Sy quand il prend en défaut le grand Kouperman pour un gain précieux et une douce revanche de l’échec subi au premier tour. Cette victoire du Sénégalais va lui donner un élan qui le rendra très redoutable dans la conquête du titre au dernier tournant. La jeunesse de Baba Sy (25 ans environ) et de Tchekoleff (20 ans à venir), plus leur grand talent, les sert considérablement alors que Kouperman plus âgé (quarantaine) tend à faiblir sous la tension du jeu et des déplacements. Il a deux défaites à son débit et devrait normalement en accuser quatre. L’as de Kiev est trop valeureux pour éprouver autant de difficultés. Ses résultats sont mieux que ce que ses performances valent, mais ces dernières sont au-dessous de ce que vaut Kouperman en définitive. St-Fort, fier de ses succès contre Gordijn, donne beaucoup à penser à Dukel, membre de la pauvre équipe hollandaise qui passe par toutes sortes de tribulations au cours du présent tournoi, alors qu’elle dominait généralement les autres compétitions mondiales. Dukel finit par s’en sauver avec une remise mais l’as d’Haïti l’a réellement acculé au mur. La partie Sen A. Kaw-Dionis est jolie et se termine par une remise fort goûtée du public. Le Parisien est tenace, tandis que l’homme de Paramaribo est optimiste, deux qualités qui s’affrontant sont susceptibles de fournir un bon spectacle. Le malchanceux Agliardi a dû s’incliner devant le comte de Des Callar qui présente en somme un calibre de jeu d’une qualité certaine. Le Marocain joue ce qu’il voit et il en voit suffisamment pour causer des maux de tête à tout concurrent. Gordijn est en voie de subir, aux mains du champion Belge, Verpoest, une quatrième défaite de suite. La fin de partie est très en faveur du champion de Belgique et s’il parvient à faire une deuxième dame, c’en sera fait du Hollandais. C’est la dernière joute au programme et les deux joueurs mettent un temps infini avant de prendre une décision. Verpoest finit par assainir sa position et les possibilités d’échange de Gordijn sont réduites à zéro dans une finale de quatre contre deux. Hugo semble assuré du gain, mais au même moment il joue un coup faible et se fait annuler une formation nettement gagnée. La foule a suivi avec grand intérêt cette finale passionnante, hautement responsable du fait que cette joute a duré ses six heures et demie bien comptées. Elle clôture une ronde marquée de deux gains seulement et six parties nulles. Et maintenant à Arnhem...
RONDE 17
Mercredi 2 novembre 1960 - Nous jouons au local du café-restaurant Royal d’Arnhem et logeons à l’Hôtel de Pauw. Depuis mon arrivée en Hollande, mon gros problème a été de courir les cliniques oculaires avec des fortunes diverses. À Arnhem, je suis chanceux de trouver un oculiste qui m’accorde le traitement désiré et cela m’amène au damier face à Dionis, dans d’excellentes conditions. Rien n’empêche que ma partie ne va pas du tout dans le sens favorable parce que j’omets de faire un pionnage favorable. À deux reprises, le Parisien a failli donner dans un piège mais il a flairé le danger à chaque occasion. À mesure que la partie progresse, Dionis se bâtit un jeu d’une grande puissance et les éléments dont je dispose me paraissent insuffisants pour enrayer son progressif envahissement de mon territoire. Vers la fin, Dionis faiblit soudainement et quelques erreurs de tactique me permettent de briser son emprise et de parvenir au gain... Ce duel contre Dionis fourmille de combines amenées par un début d’un genre inusité. Il mérite une analyse. Pour la seconde fois, l’horloge a tenu la vedette. Cette fois elle fonctionnait, mais par distraction j’ai oublié d’appuyer et sur la fin je me suis trouvé à court de temps. Alors j’ai joué très vite et Dionis m’a suivi avec peu de bonheur. Kouperman, jouissant d’un sérieux avantage sur Verse, porte un coup décisif grâce à une fort jolie combine. Le champion mondial est toujours en lice. Quant à Baba Sy, tel un rouleau à vapeur, il accumule les victoires à un rythme effarant. L’as du Maroc, le comte de Des Callar lui oppose une résistance acharnée, mais le Sénégalais finit par une nette opposition à 5 contre 5 pour un gain brillamment amené. Bom continue à jouer de malheur et une décision douteuse, au milieu de sa joute contre Gordijn, l’accule à la perte matérielle d’abord puis à la perte de la partie ensuite. Jan est loin de sa forme affichée en 1956. Dukel lui, livre volontairement un coup de dame à Verpoest et c’est avec difficulté qu’il parvient à la remise. La partie la plus sensationnelle de cette ronde est sans contredit celle dans laquelle St-Fort exécute une contre-combine après être tombé dans un piège du rusé Tchekoleff. Le Russe est mal en point après ce choc en retour, mais il s’en tire de justesse avec une remise.
La foule s’est beaucoup amusée de ce rebondissement inattendu. Avant la joute, Raymond le Haïtien jouissait d’un moral grandi par l’espoir de retrouver l’usage de l’ouïe, car on venait tout juste de le conduire chez un spécialiste. Cet espoir cependant n’était pas fondé car les rapports n’étaient pas favorables. Mais St-Fort l’ignorait. Cela créait un climat attendrissant et fortement ressenti par toute la troupe. Le malchanceux Agliardi, dont les déboires s’accumulent, livre à Sen A. Kaw un dégagement suivi d’une perte de pion et l’as de Paramaribo ajoute un gain à son palmarès. Et c’est tout pour cette émouvante 17e ronde.
RONDE 18
Jeudi 3 novembre 1960 - J’ai une revanche à prendre contre Sen A Kaw. Pendant qu’il joue très vite, loin de me laisser entraîner je prends beaucoup de temps à choisir mes variantes. Quand le Surinamien se forme en vue d’un dégagement, je manigance l’occupation d’un point stratégique qui me procurera un fort avantage positionnel. Sen A Kaw marche et je finis par l’acculer à une perte de pion. Il cherche une compensation que je ne lui accorde pas et quand il se prévaut d’une certaine combine, sa chute définitive survient rapidement. Cette partie est sans conteste celle que j’ai le plus farouchement disputée et il va sans dire que son résultat favorable m’enchante pleinement... Agliardi, de Monaco, livre le coup de la bombe au Sénégalais Baba Sy et celui-ci ajoute un triomphe à une chaîne déjà impressionnante. Quant à Kouperman, il enveloppe Gordijn de belle façon, bloquant tour à tour l’aile droite, le centre et la gauche pour finalement forcer le Hollandais à reconnaître l’inanité de sa cause... Tchekoleff ne connait pas un tour aussi fructueux que le premier et une combine d’envoi à dame permet au Belge Verpoest de décrocher une facile remise. Le jeune Russe n’est pas trop heureux de ce résultat et les reproches qu’il encaisse de la part de son conseiller technique, Kozloff, ne sont pas de nature à jeter du baume sur la plaie. Des Callar est, de tous les concurrents, le plus friand du pion taquin et du faux marchand de bois. Contre Verse toutefois il cherche à maintenir sa sentinelle avec un temps de retard, mais le Parisien parvient à conserver son gain matériel et plus tard à l’augmenter pour vaincre le champion du Maroc. Sur damier métrique le moindre retard semble funeste. Raymond St-Fort s’affirme de plus en plus le grand champion qu’on escomptait avant sa venue. le style de gambit à contre-temps employé pour amener le Parisien Dionis à déposer les armes dénote de la part de son auteur une grande expérience de la partie classique. L’as de Port-au-Prince est devenu l’un des favoris de la foule... Dans la dernière joute au programme, Dukel est malmené par Bom mais sur la fin l’as d’Ijmuiden trouve des répliques ingénieuses pour aboutir à une égalité finale. Une belle performance à inscrire au nom des deux représentants des Pays-Bas. Après cette ronde, Baba Sy a rejoint Tchekoleff au leadership du tournoi. Cette circonstance confère aux rondes à venir un intérêt soutenu et assure le tournoi d’un succès compétitif intégral.
RONDE 19
Vendredi 4 novembre 1960 - Hengelo est une ville pittoresque au centre des Pays-Bas, du côté est. Nous y logeons à l’hôtel Amstel et jouons à l’hôtel Deters, rue de la Bourse (Beurrstraat). Réception municipale à 4h45 qui est de courte durée puisque nous jouons à 5 heures. Sen A Kaw fait face à Baba Sy devant lequel il me parait jouer aussi mal que possible. C’est un fait connu que le noir de Suriname nourrit une grande sympathie pour le noir du Sénégal. De là à opposer une molle résistance au postulant au championnat mondial il n’y a qu’un pas. Il se peut également que Sen soit hors de forme et qu’il souffre de mirage aigu. C’est possible. À tout événement, sa défaite aux mains de Baba ressemble à celles qu’encaissent les mazettes qui affrontent le Sénégalais en simultanées. Le Surinamien a joué nettement en dessous de sa valeur réelle, mais rien ne prouve qu’à son meilleur il eut forcé Baba à partager les honneurs de cette joute qui dégage une certaine odeur... Verse, en grande forme, ne cesse de tenailler Agliardi et le Monégasque finit par livrer une combine décisive... Des Callar n’est pas trop heureux lui non plus car il encaisse aux mains de Gordijn un 3e échec successif et ce sur une combine plutôt simple. Un début inusité et désavoué par la théorie est mis en oeuvre par Kouperman aux dépens de dukel qui se laisse refiler une pièce sur un dégagement dont le Néerlandais n’a pas saisi tout le sens. Et l’as de Kiev en tire un autre gain précieux... Les Hollandais, qui ont donné au champion mondial beaucoup de fil à retordre au premier tour, semblent incapables de tenir le coup contre lui au deuxième tour. Bom a plus de succès contre Tchekoleff qui doit se contenter d’une remise clairement taillée... Le duel le plus enlevant de cette ronde est fournit par Verpoest et Dionis. Le Parisien, apparamment en difficulté sérieuse, fait deux gambits successifs qui renversent les rôles et finalement c’est le champion de Belgique qui y laisse sa peau. Très jolies manoeuvres de la part de Dionis. Une longue partie de six heures est mon partage face à Raymond St-Fort dans laquelle j’exploite à fond avec les noirs l’avantage de la symétrie. La foule s’amuse beaucoup de ce fait, mais le mieux que j’obtiens est une remise.
RONDE 20
Samedi 5 novembre 1960 - Gieten est une place d’été qui jouit de popularité même l’automne. Nous y logeons à l’hôtel Braams, très spacieux et agréable, jouissant d’une salle de convives agrémentée d’un foyer gigantesque qui confère à notre séjour un cachet particulier. Nous y passerons une fin de semaine reposante et vivifiante. De quoi refaire notre plein de vitalité avant de nous lancer dans les rondes finales de cet exténuant tournoi. La 20e ronde débute à 5 heures et St-Fort, qui a dominé le Surinamien Sen A Kaw, est victime sur la fin d’une combine de laquelle l’as de Paramaribo ne tire pas tout le profit et c’est une remise. Dionis fait la lutte à un Bom en pleine forme et un gambit du Hollandais rend la cause du Parisien indéfendable... Le gain comme la perte d’une partie aux 100 cases tient en définitive à peu de chose et cette partie Bom-Dionis en est une preuve saisissante. Dukel lui, est moins heureux contre le comte de Des Callar lequel trouve la riposte voulue pour faire payer cher à l’as Ijmuiden une attaque téméraire. Dukel est forcé de perdre un pion et de concéder subséquemment la partie. Ce succès du champion marocain est apte à lui relever le moral. Tôt dans son duel contre Gordijn, Agliardi a commis une bourde d’envergure qui ajoute à sa longue série de déboires et le prive de cette ultime satisfaction d’avoir au moins livré une lutte acharnée. Verse et Baba Sy sont engagés dans une bataille à finir et le champion parisien donne beaucoup de mal à l’as du Sénégal, avant de concéder un avantage dont Baba tire un parti exceptionnel en prenant graduellement le contrôle du centre et des deux ailes.
Verse tente désespérément d’échapper au désastre mais avec “Sy” on va à Paris et le Sénégalais ajoute à son dossier un triomphe qui lui permet de devancer Tchekoleff en tête du tournoi. Par ailleurs, ce dernier en a plein la vue de son duel contre le sorcier de Kiev. Dès le début, Kouperman, avide de revanche, a rivalisé d’astuces avec le champion de Russie et ce dernier a fini par concéder l’avantage au champion du monde. Le public se passionne pour cette lutte frénétique et savamment conduite et il assiste à une brillante contre-manoeuvre du jeune Russe qui finit par neutraliser la menace adverse. Cette remise est vivement acclamée par l’assistance qui apprécie à son mérite le travail dynamique des deux hyper vedettes de l’URSS. Mon duel contre verpoest est long avant d’atteindre un résultat nul final. Le début joué sous le signe de la fantaisie ne m’a procuré aucun avantage et ce n’est que dans la dernière phase que j’ai hérité de l’initiative. Successivement, le champion Belge a dû sacrifier un pion et il a par la suite obtenu une deuxième dame, et la remise.
RONDE 21
Lundi 7 novembre 1960 - Tel que prévu, la fin de semaine passée à Gieten a été splendide. Au repas du soir, pris en commun le dimanche, un lièvre à l’orange a formé un plat de résistance qu’aurait envié plus d’un gourmet... Aussi ce lundi soir, 5 heures, c’est avec enthousiasme que nous nous plaçons face au damier pour y livrer le 21e assaut du tournoi. Un coup facile de début vaut à Tchekoleff une victoire rapide sur le Marocain Des Callar, mais Kouperman éprouve beaucoup plus de difficulté devant le Parisien Dionis, car le vétéran lui tient tête sans fléchir et maintient une égalité de tous les instants. le champion mondial est finalement tenu à une remise et ce résultat ne fait guère son affaire avec un tournoi qui avance rapidement vers sa conclusion. Baba Sy, très subtil, travaille ses adversaires un peu à la façon de dagenais en 1952 et il parvient à coller les épaules au matelas du Hollandais Gordijn, un “in and outer” dans ce tournoi. Le côté surprenant de l’affaire réside dans le fait que Baba vient d’obtenir ce succès dans une partie classique, genre dans lequel les Hollandais excellent... Les chances du Sénégalais de remporter le titre sont de meilleures en meilleures, et par ses applaudissements chaleureux, la foule manifeste son appréciation des efforts magnifiques de la “perle noire” comme l’a surnommé Lavech de Chancy, cet aristocratique bienfaiteur de la cause du damier. Verse n’est pas chanceux contre le rusé représentant du Suriname (Guyane hollandaise) et de nouveau il tombe dans un piège de Sen A Kaw pour finalement y laisser sa peau. Le champion de France 1960 est loin de la forme qu’il affichait en 1956 et, s’il n’était pas une vivante antithèse d’Absalon, il aurait raison de s’arracher les cheveux. Un joueur qui en a soupé de se faire vaincre est Agliardi, et après un nouvel échec, cette fois aux mains de Dukel, il prend très mal la chose. Pourtant c’est sans raison car Dukel, qui a mal manoeuvré dans la fin de partie, pouvait régler l’affaire d’une façon nette et décisive. Son omission a donné espoir au Monégasque qui a cru avoir manqué la remise par la suite. Ma partie contre Bom est drôlement menée et connait des fortunes diverses. Après un assez bon début, je dois faire face à une menace de marchand de bois et pour m’y soustraire installe un pion taquin dont je ne tire rien de bon. Au contraire, le Hollandais l’encercle puis l’échange après avoir effrité ma structure édifiée en vue de la défense de cette pièce. Nettement en désavantage, j’emploie une tactique audacieuse qui me permet de rétablir une certaine égalité. C’est alors que Bom, fort en arrière sur la pendule, commet une bourde qui lui est fatale. Il sacrifie un pion pensant avoir le passage libre et ce n’est qu’après ma riposte qu’il constate être arrêté. C’est la première fois en 1960 que dame chance m’accorde ses faveurs. Quelle différence avec 1956 alors qu’elle ne cessait de me favoriser. Bom est stupéfié d’avoir pu ainsi se méprendre, mais les participants ont tous plus ou moins connu des situations analogues. Et c’est tout pour Vassen, alors que nous retournons à Gieten faire nos malles en route vers Groningen. Au fait, j’ai perdu de vue que St-Fort a battu Verpoest. À quoi pense-je.
RONDE 22
Mardi le 8 novembre 1960 - C’est une jolie ville du Nord de la Hollande que Groningen et l’endroit où nous logeons est charmant. L’Hôtel Willems jouit d’un lobby discret et reposant avec une vue directe sur la rue dont nous pouvons suivre sans incommodation le mouvement incessant. Depuis quelques jours, Dionis, Agliardi, Bom, Des Callar et Verpoest disputent quelques donnes de bridge que j’ai suivi avec intérêt sans y participer toutefois. Ce soir, je consens à faire la partie contre le journaliste De Kuyver et Verpoest avec comme partenaire Agliardi. Le jeu nous favorise et le Hollandais qui m’a défié en prend pour son rhume. Le Monégasque est tout heureux de l’issue de ce match et il en oublie le chagrin que lui a causé son échec aux mains de Dukel. Avec Groningen, c’est adieu tristesse, bonjour gaieté... La 22e ronde est disputée dans une des salles du restaurant-café De Kwinke, place du grand marché de Groningen. Le jeu débute à 5 heures pm et survient après une marche au grand air qui m’a fait du bien. Je suis mentalement et physiquement prêt à affronter le grand Kouperman à qui je suis redevable d’un échec au premier tour. Au cours d’un de nos nombreux échanges d’idées, Pierre Dionis m’a relaté une confidence que le fameux Raichenbach lui avait faite au cours d’un tournoi: “Tu sais Pierre, il nous faut toujours composer avec notre adversaire”. À priori ce semble une réflexion banale mais un vieux routier du damier y voit là dedans plus que de simples mots. En effet, dans toute partie sérieuse il faut tenir compte de l’adversaire et de la formation. Et, ce qui plus est, à un moment donné il faut travailler avec les moyens du bord. Sur damier canadien j’aurais composé avec chacun de mes adversaires et personne n’aurait obtenu une remise à bon compte. Mais sur le damier plus petit je me suis fait balloter plus ou moins dans ce tournoi jusqu’à date et c’est sans doute pour cette raison que mes résultats ont été piteux. La raison en est simple, je n’ai pas suffisamment composé avec mon adversaire. Aussi dans mon début contre kouperman je mets toutes voiles dehors en vue d’obtenir un fort centre, mais le Russe veille au grain et il refuse de me faire la moindre concession d’importance. Cette bataille du centre nécessite plusieurs échanges et nos effectifs très restreints nous amènent rapidement à la phase médiane. Un dégagement, suivi d’une reformation vient près de m’être profitable, mais il me manque un temps et pour ne pas être en désavantage je fais un gambit avec temps d’arrêt. Kouperman remet le pion et la séquence conduit rapidement à une remise. Le gambit a fait sensation et la salle a beaucoup goûté la manoeuvre de sorte que le résultat est souligné d’applaudissements bien nourris. Je remonte dans mon estime. L’autre représentant soviétique, Tchekoleff, vient de prendre en défaut le malchanceux Agliardi sur une combine élémentaire alors que le Monégasque jouissait d’une excellente formation. Par ce gain, le jeune moscovite se tient à portée du titre. Mais Baba Sy est sérieux dans sa tentative de décrocher et il accommode Dukel à une sauce de son crû pour amener une fin de partie gagnante. Il est de plus en plus évident que l’as d’Ijmuiden n’est plus le terrible joueur des premières rondes et que les déplacements l’ont, lui aussi, fortement ramolli. Mais ce n’est rien comparé à ce qui arrive à Bom car celui-ci vient de commettre une bourde d’envergure pour perdre aux mains de l’ineffable St-Fort. “Je n’y comprends rien” a dit le Hollandais atterré par l’énormité de la gaffe qu’il vient de commettre. Ce dont souffre Jan Bom est le même mal qui affecte plus ou moins les participants: les voyages plus la dureté de chacune des joutes à disputer. Sen A Kaw est chanceux de s’en tirer avec une remise après avoir livré un 3 pour 2 à Verpoest. Le duel entre Dionis et Des Callar est intéressant et habilement conduit, surtout par le Parisien à l’offensive, tandis que le Marocain esquisse une jolie manoeuvre défensive pour aboutir à une remise clairement dessinée. La meilleure performance par un Hollandais au cours de cette ronde revient à Frédéric Gordijn qui vient à un cheveu d’infliger un échec au vétéran de France, Abel Verse. Mais ce dernier tire un parti maximum des ressources à sa disposition pour équilibrer la situation finale. et comme la ronde prend fin, tout le monde retourne au Willems Hotel dont l’ambiance est une des meilleures dont notre troupe ait joui jusqu’à présent.
RONDE 23
Mercredi le 9 novembre 1960 - Le programme dit que nous devons passer deux autres jours au Willems, mais que la ronde qui vient devra être disputée à Hoogezand-Sappemeer à quelques milles de Groningen. C’est une ronde cruciale pour Baba Sy et Tchekoleff qui doivent s’y affronter dans un duel qui vraisemblablement décidera du futur tenant du titre mondial. Le Sénégalais a un point d’avance sur le Russe, mais une victoire de ce dernier renverserait les rôles. Quant à Kouperman, qui suit de près, une partie nulle des deux bambinos lui laisserait un espoir de parvenir à la tête du classement final. Le “brain trust” soviétique représenté par Tempieff, président, et Kozloff, secrétaire de la fédération russe du jeu de dames, a soin de ses poulains et Tchekoleff et Kouperman doivent tous deux garder le lit pendant le jour pour soigner une fièvre aigüe de championnat. Pour le reste de la troupe, l’agenda nous oblige à une visite de l’école hypermoderne de Hoogezand. Baba Sy nous accompagne et Dionis remarque qu’il aurait mieux valu pour l’as du Sénégal d’imiter les russes et de prendre un repos supplémentaire, mais Baba ne veux pas se dérober de crainte d’être taxé d’indélicatesse. Toujours est-il que le car nous emmène à l’école en question qui est réellement quelque chose à voir, mais je trouve le cérémonial un peu long d’autant plus qu’un vent froid nous fouette constamment les sens de façon fort désagréable. Les chasseurs d’autographes assaillent la “perle noire” et Dionis et moi avons toutes les peines du monde à l’arracher à cette encombrante démonstration d’admiration. Sur le chemin du retour quelqu’un du “bestuur” local a l’idée charmante de nous faire visiter un vieux moulin, qui selon lui fait très bien dans le décor. Force nous est de subir ce nouveau contre-temps dont le résultat le plus clair est de nous geler davantage. Je ne vois rien de particulier à ce moulin qui en est un comme les autres et j’ai tôt fait de l’avoir assez vu. Ce n’est pas lui qui fera mieux tourner les choses. Finalement, nous lui disons adieu et retournons au Willems. Baba Sy est grelottant et cette vue m’irrite contre le “sight seeing” qu’on vient de nous imposer. Cela me rappelle le pavé de l’ours. L’après-midi est fortement entamé avec un repas collectif qui suit et un départ brusqué à 4 heures pour être à Hoogezand à temps pour une réception municipale. Puis à 5 heures le jeu débute.
Ce soir, je fais face au comte de Des Callar et je sers au champion du Maroc ma variante du début Springer. Peu habitué à cette tactique, le comte perd pied et j’en profite pour élargir mon champ d’action en vue d’une opération d’envergure au centre. Mais au moment où les choses vont bien pour moi, je crains de livrer de trop nombreux pionnages et freine mon élan. Ce répit permet au comte de se ressaisir et de m’entrainer habilement dans une formation classique rétablissant le statu quo. Je me réveille à ce moment, mais il est trop tard et je dois m’incliner devant une remise inéluctable. Je reporte alors mon attention sur le duel Baba Sy-Tchekoleff. Le Russe est très nerveux et son front soucieux et dur, quand il se promène le long de l’allée pendant que son rival réfléchit, me crée une impression de malaise. Le Moscovite est trop jeune (19 ans) pour éprouver autant d’inquiétude et de souci. Si Tchekoleff désire le championnat si âprement ce n’est pas entièrement pour lui-même, mais surtout pour justifier la confiance que les soviétiques ont placée en lui. Vu l’échec probable de Kouperman dans sa tentative de défendre victorieusement le titre mondial qu’il détient, il appartient à l’autre représentant des URSS de sauver l’honneur de la Russie, s’il ne veut par retourner à Moscou en disgrâce ou l’équivalent. Pour nous, occidentaux, cette façon de voir les choses peut nous paraître étrange, mais les communistes voient dans le succès compétitif des leurs la proclamation de l’excellence du régime. Sans doute que cette façon de voir les choses dénature la compétition et lui consacre un caractère professionnel plutôt qu’amateur, mais il n’est peut-être pas mauvais qu’une grande nation comme la Russie attache un prix considérable à la détention d’un titre mondial. Ça peut servir de stimulant aux occidentaux qui, sans être dégénérescents, souffrent d’avoir eu à ingurgiter trop de “championnats mondial” accommodés à toutes les sauces, depuis un quart de siècle. À l’Est il y a du nouveau avec des maîtres de la valeur de Kouperman et Tchekoleff, mais à l’ouest aussi il y en a avec la participation nouvelle du Sénégal et Baba Sy pour y porter fièrement ses couleurs. Tout de même, ce soir cela ne semble pas être la soirée du Sénégalais car ses décisions paraissent hésitantes et craintives, tandis que l’adversaire fait preuve d’une résolution qui effraie. Au départ, Baba à son accoutumée se taille un beau jeu pendant que le benjamin soviétique recherche des complications, à droite d’abord, à gauche ensuite. Tchekoleff vide dangereusement son centre et Baba en grande forme saurait tirer parti de cette faiblesse, mais il n’en est rien et au lieu d’entrer dans une variante hollandaise en vue de s’approprier le centre définitivement et enrayer l’attaque à droite de son rival, Baba installe un pion taquin à son aile droite à lui. Ce n’est pas la tactique opportune par excellence et habilement Tchekoleff entoure cette sentinelle de mille menaces à tel point que Baba, avec une force centrale nulle, doit éviter une pression exercée à la fois sur la gauche et la droite ennemies. Il finit par livrer une double combine de passage à dame afin d’éviter la perte d’une pièce, mais cette manoeuvre coûte cher et en peu de coups le benjamin russe le force à capituler... Sportivement, la foule applaudit sans ménagements cette magnifique réussite du champion de Moscou, même si son penchant naturel inclinait du côté du Sénégalais. Même si Baba Sy n’a pas joué avec son brio habituel, le jeu de son rival vient de s’avérer une oeuvre d’art. Il faut bien lui rendre cette justice. Dans les autres joutes, la plus impressionnante est celle qui voit Kouperman triompher d’une façon très brillante du sympathique St-Fort. Une attaque de gauche, audacieusement et habilement conduite, place le champion d’Haïti en posture délicate et le russe profite d’une faiblesse défensive pour exécuter un coup de dame joli et décisif. Tout un compétiteur ce Kouperman... Les joueurs de couleur connaissent une mauvaise soirée car après Baba et Raymond, c’est au tour de Sen A Kaw de concéder le gain de cause à Gordijn sur une combine pas tellement difficile. Deux noirs ont vu rouge et le troisième a vu un rideau (en hollandais Gordijn signifie rideau) tomber devant ses yeux. Une ronde qu’ils voudront oublier au plus tôt... Verse tient bien son bout devant Dukel à qui il ne concède rien et c’est une belle remise qui clôt ce duel. Dionis a pris Agliardi en défaut et c’est un échec de plus au compte du Monégasque. Ce dernier joue une excellente position mais sa propension à livrer des combines élementaires lui est funeste. À son meilleur, Robert aurait connu de nombreuses difficultés mais hors de forme comme il l’est, c’est désastreux. Pour Bom, une jolie finale adroitement conduite le mène à un gain sur Verpoest, champion de Belgique, alors que les journalistes hollandais croyaient à une possibilité de remise. Il n’en est rien et Jan justifie mon avancée en faveur d’un gain radical qui jette un peu de “baume” sur la plaie laissée vive par les deux bourdes des rondes précédentes. Et c’est tout pour Hoogezand-Sappemeer et la 23e ronde.
RONDE 24
Jeudi le 10 novembre 1960 - Ce matin là à l’Hôtel Willems, pendant le déjeuner, je proteste auprès de notre “bestuur” sur la visite qui nous a été imposée hier. On me répond que personne n’était obligé de s’y rendre, sur quoi je rétorque que le droit facultatif n’a été mis de l’avant, hier, par aucun membre du “bestuur” et qu’on nous a laissé sur l’impression d’une obligation morale dont seul un muffle aurait osé s’affranchir. Cette visite a incommodé Baba Sy dans une certaine mesure et l’a placé dans un handicap dans son duel contre Tchekoleff. C’est ce que je déplore dans cette affaire et plusieurs des compétiteurs présents endossent mon point de vue. Ce soir nous jouons à Veendam et vers 4 heures nous nous rendons à l’hôtel de ville pour une réception municipale et à 5 heures nous envahissons la salle Societeit Veenlust pour y liquider la 24e ronde. Mon duel avec Agliardi est de courte durée car Robert, de nouveau, tombe victime d’une combine élémentaire. Dionis ne semble pas très en forme dans son duel contre Baba Sy et alors qu’il dissémine sa défense, le Sénégalais lui place un coup de dame qui tire le Parisien de sa torpeur. Une jolie manoeuvre de Kouperman lui permet de vaincre Verpoest dont la grande ténacité ne le sauve pas toujours d’échecs éventuels. Un duel intéressant met aux prises St-Fort et Des Callar avec le Haïtien prenant le dessus sur le marocain, pour voir ce dernier se tirer presque d’affaire avec une combine, mais Raymond récupère à temps sa formation pour gagner une délicate finale. Un qui me surprend c’est Verse car il tient Tchekoleff en respect et à parfaite égalité jusqu’à la fin alors qu’une fausse manoeuvre vient lui faire manquer une remise autrement inévitable. Ce succès non mérité du benjamin de Moscou est une chance inespérée pour lui mais il n’aide pas la cause de Baba Sy. Abel verse est tellement chagrin de ce qui lui arrive qu’il a peine à refouler ses larmes. Une nouvelle preuve que ce tournoi possède une touche humaine à nulle autre pareille. La partie qui clôt la ronde est celle qui voit les deux hollandais, Gordijn et Dukel, faire une remise lente et dépourvue d’imprévus. Et nous retournons au willems préparer notre départ demain vers Leeuwarden.
RONDE 25
Vendredi le 11 novembre 1960 - C’est l’armistice, mais sur le damier la guerre continue et nous nous rendons ce matin à Leeuwarden (quartier du lion) un voyage de trois heures en car. Un groupe de france comptant Raoul Delhom, Aubier et Chiland (qui sont venus nous joindre à Groningen) nous accompagne et apporte au voyage une note de gaieté. Nous arrivons vers midi à l’Hôtel Amicitia et à 5 heures nous sommes prêts à entreprendre l’avant dernière ronde du tournoi. La salle de concert Schaaf sur la Sacramentstraat est attrayante, mais le fait d’avoir à disputer la palme à Baba Sy me place dans une situation fausse qui me rappelle celle de 1952 alors que je faisais face à mon compatriote Raoul Dagenais. Actuellement, je suis sûr de finir en quatrième position puisque je devance St-Fort par 5 points et ne peux espérer mieux car le troisième rang est hors d’atteinte. Par contre, la justice distributive veut que je donne le meilleur de moi-même contre le Sénégalais, car l’esprit sportif consiste à ne pas demander de quartier à qui que ce soit et aussi à n’en pas donner. C’est un tournoi pour le titre mondial et il doit être gagné au mérite. Aussi dès le début je me porte à l’attaque d’une façon énergique vers la gauche. Baba Sy se défend bien mais il lui est impossible de prendre l’initiative. Un peu plus tard, la minute de vérité surgit pour moi dans une circonstance où je dois opter entre permettre un pionnage arrière et une consolidation de la défense adverse ou livrer un 4 pour 2. J’opte pour cette alternative et le Sénégalais manoeuvre bien sa dame pour neutraliser mon avantage de deux pions et alors que je capture sa pièce dynamique, en remettant mon avantage matériel, l’équilibre rétabli conduit à une remise inéluctable. Un regard vers Kozloff, Tampieff et Kaplan me fait comprendre que les Russes sont très heureux de la tournure de cette partie car Tchekoleff, pour sa part, est en train de passer un savon à Gordijn qui a omit de faire un gambit opportun et qui a raison de s’en repentir, car l’attaque de la grande diagonale par le Moscovite prend de plus en plus d’intensité. Finalement, le Hollandais doit sacrifier et c’est le commencement de la fin que Tchekoleff fait aboutir décisivement à son avantage. Le benjamin de Moscou possède maintenant une avance de deux points sur Baba Sy et une remise dans la dernière ronde lui vaudra le titre mondial. La partie Sen A Kaw-Dukel est conduite audacieusement par le Hollandais qui y va d’une position Bonnard plutôt précaire. Mais le Surinamien ne profite pas des occasions et Dukel en tire parti pour dominer la situation. Vers la fin une mauvaise décision de son rival permet à Sen A Kaw de se tirer d’un mauvais pas et de réclamer une remise fort incertaine avant cette phase. Agliardi est engagé dans un duel très intéressant contre St-Fort qui a exécuté un coup de dame de valeur discutable. Le champion de Monaco peut jouer de façon à lui faire perdre un pion mais il ne fait pas l’attaque voulue, de sorte que le Haïtien récupère, prend le dessus graduellement et finit par sortir victorieux. Mais Raymond a eu la frousse dans cette partie contre un adversaire devant lequel il a déjà dû s’avouer vaincu dans la 12e ronde. Dionis, depuis Gieten, semble en perte de vitesse et son jeu a moins d’autorité qu’avant. Le marchand de Calvados ressent-il des fatigues prononcées ou est-il inquiet de l’état des affaires, est-il désireux de trop bien faire devant le contingent de Paris, je n’en sais rien si ce n’est que Verse lui sert une jolie finale pour le forcer à capituler. L’offre de gambit par Verse a été refusée par Pierre mais à mon point de vue son acceptation aurait entraîné la remise. Le champion de France s’affirme sur la fin du tournoi et il n’est jamais trop tard pour mieux faire. Bom a débuté en retard à la suite d’un léger accident d’auto dans lequel sa voiture a été impliquée. Cette circonstance l’a énervé et en conséquence son effort contre Kouperman s’en ressent. Tout de même, il livre un combat fort courageux et tenace jusqu’à ce que la subtile manoeuvre du champion mondial fasse entrer la partie dans une phase définitivement favorable au Russe qui enregistre un autre gain. Verpoest et Des Callar ferment la marche avec une remise que le Marocain obtient de haute lutte dans une finale très intéressante. Et c’est tout pour Leeuwarden. Demain nous partons très tôt en direction de Haarlem (Hôtel Lion d’or) où la dernière ronde de ce captivant tournoi débutera à 3 heures pm, car sa conclusion sera suivie de la distribution des prix.
RONDE 26
Samedi le 12 novembre 1960 - C’est vers midi que nous entrons au Lion d’or à Haarlem et Pierre Lucot le dévoué animateur de l’Effort, ainsi que monsieur Boisseau, président de la Fédération française sont présents. À chaque clôture de tournoi pour le championnat mondial, la France est toujours richement représentée. Personnellement, cet encouragement me plait beaucoup. L’emménagement et le repas du midi sont vite liquidés puis vers 2h30 le car nous mène tous au Concertgebouw sur la Bagijnstraat. Contre Verse je me suis mis dans la tête de fournir un spectacle excitant au risque d’y laisser mes os, car dans ce duel je veux faire preuve d’une hardiesse qui m’a trop manqué dans les rondes précédentes. Une variante Springer avec pionnage au centre me donne un avantage qui grossit à mesure que la partie avance. Un piquet central suit que Verse finit par enlever mais la suite me favorise jusqu’au moment où, pouvant forcer le Parisien à opter en faveur d’un double passage me conférant une supériorité numérique imposante, j’entre dans une variante fantaisiste qui tourne au profit du champion de France. Il passe à dame beaucoup avant moi et mon passage s’effectue dans des conditions lentes et défavorables. Mes chances d’obtenir une remise sont très minces, mais un facteur intervient pour moi. Verse est confiant et sentant le gain à portée de la main il entre dans une variante que j’ai prévue. C’est un piège plutôt simple et je suis surpris que Verse s’y soit laissé prendre comme un collégien. Après l’éxécution, je bénéficie d’une dame et le Parisien a la tâche de retourner à dame mais il n’y parvient pas et je gagne une joute qui m’a valu bien des sueurs. “Vous vous êtes amusé” de me dire Verse après la joute. “Tout ce que vous aviez à jouer était ce coup et j’aurais dû m’incliner”. Et moi de répliquer: “Je le sais mais ça manquait de sensation. Après cependant j’en ai eu trop pour mon goût”. Chez moi le “showman” l’a toujours emporté sur le compétiteur et je crois bien que je mourrai sans m’être corrigé de cet ennuyeux défaut.
Le duel Sen A Kaw-Kouperman est rempli de suspense et le Surinamien est entré dans une variante fort risquée avec un adversaire de la trempe du Russe, soit l’enchaînement droit. Louis se défend toutefois avec acharnement et logique de sorte que l’as de Kiev peut difficilement amener la chute de son rival. Un dégagement que Kouperman doit concéder allège la pression sur Sen A Kaw et quand le soviet y va d’un gambit, le maître de la Guyanne Hollandaise y va d’un contre-gambit efficace. Coincé, Kouperman doit jouer pour la nulle et la finale très favorable à Sen A Kaw est finalement réduite à une remise par une manoeuvre subtile du Russe. La conclusion de cette partie est chaleureusement acclamée par la foule qui manifeste son appréciation de la belle performance de l’as de Paramaribo. Un autre duel enlevant est celui dans lequel Bom doit résoudre des mesures de contre offensive fort bien pensées par l’ingénieur de Casablanca. Un faux coup dans la phase médiane donne toutefois au Hollandais un avantage majeur dont il tire un gain de pion. En dépit de son infériorité numérique le comte attaque avec force et Bom doit retraiter tant et plus jusqu’à l’effritement final de la puissance adverse. Les Hollandais font bonne figure dans cet engagement qui marque l’issue du tournoi 1960 et Gordijn hérite d’une finale fort avantageuse dans son duel contre le Parisien Dionis. Ce dernier se défend avec toute la tenacité qu’on lui connait et Gordijn doit concéder la remise. On dirait que les compétiteurs se sont donnés le mot pour fournir des sensations aux spectateurs car même Agliardi, à court de deux pions devant Verpoest à la suite de deux bourdes très lourdes, force le Belge à recourir, dans les derniers stages de la partie, à une finesse qui lui vaut un gain à un moment où la remise semblait acquise au Monégasque. Dans les deux joutes les plus importantes de cette dernière ronde, Baba Sy obtient le meilleur sur St-Fort dans la phase médiane. Mal en point sur tous les secteurs, Raymond doit sacrifier pour passer et la finale habilement conduite par Baba lui vaut un gain précieux qui lui permet de terminer en avant de Kouperman par un point. Tchekoleff devant Dukel, avec une seule remise à faire pour être couronné champion mondial 1960, ne se fie pas à cette circonstance pour jouer mollement. Non, il conduit son jeu avec la même autorité que dans les rondes précédentes et il démolit systématiquement l’attaque du hollandais d’ymuiden à telle enseigne que vers 7 à 7 Dukel est en arrière et le Moscovite domine la situation, de sorte que lorsque le benjamin propose la remise, Dukel est heureux de l’accepter. Tchekoleff est le nouveau champion mondial 1960 avec 42 points devant Baba Sy 41 et Kouperman 40. Pour ma part, je termine avec 34 pour le 4e rang.
La distribution des prix commence vers 7 heures et dure jusqu’à 9 heures alors que tous les récipiendaires reçoivent une ovation chaleureuse. Celle qu’on accorde au champion Tchekoleff est fantastique et le jeune Moscovite ému ne peut retenir ses larmes. Quel bel esprit sportif que celui du peuple hollandais et comme l’humanité y gagnerait à l’imiter. Suit le banquet et une séance de cinéma montrant les concurrents à l’oeuvre au cours du tournoi, et c’est la rentrée à l’Hôtel du Lion d’Or. Le lendemain, dimanche, j’assiste à une assemblée de la Fédération Mondiale qui dure cinq heures dans laquelle on octroie le titre de grand maître international à Piet Roozenburg, à Kouperman, à Tchekoleff, à Baba Sy et à Marcel Deslauriers. Le challenge mondial sera disputé en 1962 à Bruxelles et à la fin de 1961 Tchekoleff et Kouperman s’affronteront pour le titre. À l’Est il y a du nouveau avec la venue des Russes à la version polonaise sur 100 cases et les succès de Kouperman et Tchekoleff, avec dans la coulisse des as comme Korchoff et Andreiko, laissent augurer que l’occident aura des difficultés à reprendre le titre mondial. L’arrivée de Baba Sy cependant confère un espoir à l’ouest et si Piet Roozenburg revient à la compétition active, si Hisard et Devauchelle confirment les espoirs que la France place sur leurs épaules, si Dagenais et Deslauriers ne se ressentent pas trop de leur âge, le tournoi de 1964 en Tchécoslovaquie verra sans doute à l’oeuvre la plus forte pléiade d’artistes du damier dans les annales du jeu de dames. quant à ceux qui croient que sur le damier canadien nous aurions le dessus sur les compétiteurs des 100 cases qu’ils se détrompent. Ces maîtres sont doués d’une vision fantastique et leur connaissance de la combine est extrêmement approfondie. Avec quelques mois de pratique, ils deviendraient nos égaux pour finalement nous surpasser. Ceux qui portent des jugements catégoriques sans connaître ne prouvent qu’une chose: c’est que l’ignorance est une force. Mais celui qui a vécu l’expérience de trois tournois pour le titre mondial des 100 cases, plus un match pour le titre, et qui pendant quarante ans a fait la lutte aux plus grands champions du da-mier canadien, sait ce dont il parle et on ferait bien de lui accorder une oreille attentive. Le prestige du damier canadien ne s’accommodera pas indéfiniment des intrigues en vue de protéger les réputations surfaites. Les tenants du 64 cases peuvent rejoindre ceux des 144 cases avec la version polonaise sur 100 cases. Et plus tard, qui sait si le damier canadien n’héritera pas de ces recrues.
FIN
Retour à la page des Champions